L’imaginaire médiéval se met en scène au château de Pierrefonds

Si l’architecture castrale est l’incarnation même de l’imaginaire médiéval, il serait faux de voir à travers le château de Pierrefonds la représentation type du château fort du Moyen Âge. L’édifice entièrement remanié au XIXe siècle est aujourd’hui plus un passé recomposé par Viollet-le-Duc qui laissa libre cours à ses talents et à son imagination pour faire du château une vraie-fausse architecture médiévale, que les vestiges d’un édifice élevé au début du XVe siècle. Comment distinguer le médiéval du néo-médieval ? Le vrai du « faux » ? A cette théâtralisation de l’architecture médiévale répond celle de l’exposition Armures, Hennins et Crinolines – Costumes de scènes présentée dans les salles, qui fait pénétrer la mise en scène et le théâtre dans l’enceinte même du château. Mais les scénographes semblent avoir oublié que la star de Pierrefonds demeure avant tout son château, et n’ont pas lésiné sur les moyens pour mettre en valeur ces costumes, au détriment parfois de l’appréciation de certaines pièces.

Imaginaire médiéval et impérial

Destinée avant tout à un large public et surtout aux plus jeunes, l’exposition présente une trentaine de costumes et quelques accessoires de théâtre prêtés par de grandes institutions telles que l’Opéra national de Paris, le Théâtre du Capitole de Toulouse et l’Opéra national de Bordeaux. À l’image des créations de pierre de Viollet-le-Duc, ces costumes ne représentent en rien fidèlement les costumes portés à l’ère médiévale, la création prévaut sur l’archéologie, la théâtralité sur la vérité historique. Coiffures démesurées, costumes fastueux, casques fantaisistes tirés d’Opéras et de ballets tels que Le Roi d’Ys, La chauve-Souris ou encore Roméo et Juliette prennent place dans trois salles du château dont la célèbre Salle des Preuses, au plafond toujours aussi endommagé. C’est dans cette dernière que se trouve la partie « Crinolines à Pierrefonds », qui évoque le château durant le règne de Napoléon III, époque où Pierrefonds était un haut-lieu des fêtes fastueuses du Second Empire. De 1856 à 1869, le château accueillit les personnalités importantes (le nombre d’invités pouvait rapidement grimper à 80) qui bénéficiaient de toute une gamme de distractions en attendant le plat de résistance, les divertissements du soir et les représentations de comédies jouées par des troupes parisiennes. Aux costumes d’inspiration XIXe exposés répondent sur les murs des reproductions à grande échelle de caricatures de l’époque dont une de Charles Vernier riant de cette « crinolonomanie » où se ridiculisent ces dames ne pouvant franchir une porte à cause de la taille de leur imposante tenue, par exemple. À travers cette petite exposition, les plus jeunes visiteurs pourront ainsi rattacher cet imaginaire médiéval et impérial au lieu qui les entoure et pourront imaginer à travers les crinolines exposées, les bals fastueux qui se tenaient dans la salle des Preuses. Mais un point fâcheux vient ternir cet imaginaire et cette théâtralité exposés.

Une scénographie envahissante

Si les plus jeunes visiteurs apprécieront cette mise en scène de l’imaginaire médiéval et impérial fantasmés par des costumes aux couleurs bigarrées, les visiteurs amateurs d’architecture (néo)médiévale seront vite destabilisés par cette scénographie qui mange complètement les pièces qui abritent l’exposition. Deux grandes salles du donjon nouvellement restaurées sont désormais accessibles et rouvrent leurs portes à l’occasion de cette exposition. Gageons qu’elle pourront être appréciées pleinement à la fin de Costumes de Scènes. Les pièces exposées sont en effet disposées sur un plancher blanc, entouré aux extrémités de deux caissons lumineux massifs éclairant latéralement les costumes et le plafond, tandis que leur revers abrite un écran diffusant divers extraits vidéo. L’espace s’éclipse derrière ces radeaux loin d’être discrets et très gourmands en volume, mais c’est véritablement la Salle des Preuses qui souffre le plus de ce parti pris scénographique. Le visiteur est confronté une fois entré dans cette pièce phare du château, non pas à la formidable perspective habituelle mais à un véritable bloc blanc, diffusant divers extaits vidéo comme le dessin animé Tom et Jerry dont le son est diffusé au sein de la salle… La réinvention ne doit pas se confondre avec la caricature, s’il est vrai que le château de Pierrefonds demeure un écrin superbe pour toute exposition, il est dommageable que la scénographie de cette dernière nuise à l’appréciation de l’espace intérieur de l’édifice. La quasi totalité de l’espace de la salle des Preuses est ainsi mangée par ces deux radeaux blancs, éliminant toute la perspective et rendant difficile toute contemplation de cette pièce maîtresse dans son ensemble. Dommage.

Il serait réducteur de se contenter de l’exposition temporaire à l’affiche, le château de Pierrefonds abrite de nombreuses collections plus méconnues comme celles des ateliers Monduit qui présentent quelques pièces de ces sculpteurs/architectes qui œuvrèrent entre autres sur la flèche de Notre-Dame de Paris, la grande lanterne de la coupole de l’Opéra Garnier ou encore la couverture en bronze de la Statue de la Liberté. Non loin d’une galerie consacrée à la restauration de l’édifice, des escaliers mènent à la galerie souterraine des gisants, qui abrite une centaine de moulages représentant les monuments funéraires de personnages liés à la monarchie française. Ces pièces mises en réserve par le musée de Versailles en 1953, avaient été initialement commandées par Louis-Philippe pour le musée national qui devait prendre place dans le château du Roi Soleil. Le XIXe siècle n’est jamais très loin au château de Pierrefonds.

Véritable incarnation dans la pierre de ce passé recomposé par Viollet-le-Duc, le château de Pierrefonds est un édifice qui saura séduire tout amateur d’histoire et d’architecture. Les plus jeunes marqués par la monumentalité de l’édifice, seront séduits par cette exposition temporaire mettant en scène l’imaginaire médiéval et impérial façonnés par le cinéma et le théâtre, exposés ici à travers des costumes de scènes Les amateurs d’histoire et d’art trouveront leur bonheur dans ce discours permanent entre l’ère médiévale et impériale à travers la pierre et le parti pris fou d’un seul homme, en essayant de faire abstraction le plus possible de la scénographie envahissante de Armures, Hennins et Crinolines – Costumes de scène pour profiter pleinement des lieux.

Armures, Hennins et Crinolines – Costumes de scène
Château de Pierrefonds
15 Avril – 18 octobre 2015

 


Nicolas Alpach

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