Les Chasses nouvelles : Julien Salaud au musée de la Chasse et de la Nature

« L‘art ne peut se passer d’être hanté par l’animal », déclarait Gilles Deleuze, une sentence qui ne cesse d’être réactivée par la scène artistique contemporaine. Après 1945, l’homme a fait preuve de son indignité, nombreux sont les artistes à s’intéresser à la frontière entre l’humanité et l’animalité : la posture animale devient le biais prvilégié pour explorer un monde nouveau, par ce glissement du regard.

CEB10ette évolution du rapport entre l’Homme et le monde animal est le fil conducteur qu’a choisi le musée de la Chasse et de la Nature pour orchestrer son parcours. Depuis quelques années, les artistes ont redécouvert ce lieu confidentiel, réaménagé et agrandi en 2007 sous l’aspect d’un extraordinaire cabinet de curiosité. Claude d’Anthenaise, directeur et conservateur du musée, les invite à s’intégrer dans les collections, ayant fait l’expérience de la stimulation réciproque et dynamisante d’une telle interaction. Ainsi, chacune des expositions vise à ce que soient confrontées diverses périodes et sensibilités de la création, d’hier à aujourd’hui. C’est dans cette optique, que l’exposition Chasses Nouvelles a été envisagée : « Entre l’art de la tapisserie, tel que le pratiquaient les lissiers de la manufacture royale de Beauvais, l’art contemporain et la taxidermie, le dialogue est-il possible ? » Se déployant, dans les salons du rez-de chaussée de l’hôtel de Guénégaud, dévolus aux expositions temporaires, du 24 février au 14 juin, l’exposition accueille une série de 17 œuvres (dont 16 inédites) du jeune plasticien français Julien Salaud découvert en 2010 au Salon de Montrouge, pièces qui conversent avec les tapisseries des Chasses Nouvelles réalisées d’après les cartons de Jean-Baptiste Oudry (1686-1755), peintre des chasses de Louis XV. Ainsi, Grotte stellaire, gibiers taxidermisés ornés de fils perlés et de parures de plumes se greffent et s’entremêlent aux imposants tissages de laine et de soie XVIIe, acquis en 2013 sur le marché de l’art et fraîchement restaurés. Ils sont exposés au public pour la première fois. À l’un, la chronique de la chasse, à l’autre, le bestiaire onirique et hybride, de créatures richement parées. Comment ce « petit » musée parisien, par une exposition résultant d’une combinaison d’opportunités parvient-il à construire l’exposition autour d’un réseau d’interrelations, d’interconnexions ? Ce même réseau qui dynamise les collections, régénère l’art d’hier et permet de repenser la monstration de l’art contemporain dans une perspective atmosphérique fondée sur la perception intime des œuvres.

L’art animalier d’Oudry est particulièrement bien représenté dans les collections qui conservent treize dessins et peintures. L’acquisition des tentures sur le marché de l’art était importante dans la mesure où elle venait renforcer ce lien entre le musée et cet artiste, si bien que l’idée d’en faire un événement s’était imposée, à titre exceptionnel, puisque rares sont acquisitions à avoir fait l’objet d’une telle présentation. Pour autant, envisager la simple présentation des tapisseries, n’aurait probablement attiré qu’un public averti, très spécialisé. Le musée, qui suivait depuis quelques années Julien Salaud – qui fut d’ailleurs le premier à exposer en 2009 alors qu’il n’était qu’étudiant – eut l’idée de le faire dialoguer avec les tentures, un choix qui s’expliquait par un jeu de correspondances suffisamment éloquent et constructif entre les deux artistes pour qu’elles soient intelligibles du grand public. En effet, la thématique du gibier, de l’animal, du chasseur et du chassé, mais également la question du savoir-faire, de la technique et de l’artisanat, autour du fil, relient les tapisseries de Beauvais avec la pratique de Julien Salaud qui travaille sur les taxidermies qu’il se procure, le perlage, la couture, le cloutage, le filage, accompagné de quelques petites mains qu’il recrute parmi ses proches. Mais, par delà cette mise en relation prolixe, le projet est véritablement le résultat d’une combinaison d’opportunités. Au moment de l’acquisition, en 2013, la Galerie Tarasiève, représentant Julien Salaud avait cherché à renouer le lien avec le musée espérant une manifestation plus « officielle » autour du jeune artiste en pleine ascension, idée que le musée avait accueillie avec enthousiasme. La corrélation de ces différents facteurs : cette reprise du dialogue avec la galerie, une acquisition magistrale sur le marché de l’art qui entrait parfaitement en résonnance avec le travail de l’artiste contemporain et la politique du musée engagé dans le soutien et la diffusion de la création contemporaine, sont à l’origine de ce projet qui nécessita environ deux ans de préparation.

Habituellement très neutres et modulables, les salles du rez-de-chaussée, sont une partie en marge du musée, un espace rompu aux expositions d’art contemporain qui habituellement prend l’aspect d’un white cube aseptisé selon les conceptions d’Alfred Baar. Pour cette petite exposition, le choix a été fait de connecter cet espace à la disposition des salles à l’étage puisque l’exposition tournait autour du thème de la chasse, omniprésent dans le nouvel accrochage des étages stimulés par des jeunes artistes tels que Claire Morgan, Lina Ringeliene ou Pierre Abensur. Le fait qu’il s’agisse de tentures invitait à une disposition immersive, toutes les parois murales étant entièrement couvertes de tapisseries. Julien Salaud est venu se greffer sur cette base.

Le Printemps (2013-2015), majestueux cerf élaphe qui nous accueille, après un petit sas introductif, avait été réalisé en 2013 et exposé une première fois au Muséum d’Histoire Naturelle. Pièce magistrale, elle converse avec les quatre précieuses Tentures du cerf, du loup, du renard et du sanglier, que l’artiste a relié par un réseau de fils perlés aux bois arborés du cerf. Les contraintes ont concerné l’éclairage des tapisseries très fragiles, qui ont perdu de leur éclat du fait de l’utilisation des premiers pigments chimiques, elles sont plus belles dans un faible éclairage qui aurait pu s’harmoniser avec l’idée d’une ambiance onirique, caverneuse, mais il fallait probablement qu’elles restent bien visibles pour les amateurs. Ainsi, il a été choisi que cette salle soit la plus vaste, en corrélation avec l’importance des pièces exposées.

Dans la seconde salle, le Faisanglier (2015), fait écho aux tapisseries rattachées aux activités de chasse se référant à ces espèces. La taxidermie est une commande du musée qui en est le propriétaire. Elle illustre le résultat d’un travail « main dans la main » entre l’artiste et les commissaires. Généralement, l’artiste opère sur des animaux naturalisés qu’il trouve en brocante ou qu’il achète et récupère, il rêvait de passer commande d’une taxidermie, en choisissant l’animal, sa posture, un souhait particulièrement onéreux que le musée de la Chasse semble avoir exaucé comme pour le remercier et le soutenir dans sa carrière.

Passée la troisième salle, on découvre une Grotte stellaire en miniature, œuvre éphémère qui a été spécialement conçue pour l’exposition et destinée à être détruite alors qu’elle repose sur un travail extrêmement lent et méticuleux. Elle est certainement la pièce présentée la plus aboutie, qui intensifie cette interconnexion avec le travail d’Oudry dans la mesure où le dessin formé par les fils de coton, qu’on aperçoit à travers cette cavité utérine au cœur d’un amas de peau de chevreuils tapissé, reprend de manière libre et fantasmagorique une combinaison de figures présentent dans la Tapisserie du loup. C’est ce type d’installation que l’artiste porte actuellement à des dimensions colossales : notamment dans les Caves Ackerman à Saumur sous l’impulsion de Fontevraud/la Scène.

La dernière salle, présente des esquisses et photographies, accrochées de telle sorte qu’il est plus difficile d’avoir du recul même si elles sont intéressantes dans la mesure où elles permettent à l’artiste de documenter son travail par l’image. Au fond de la pièce, l’exposition se clôt sur une très belle vidéo, Émergence arachnéenne. En cours de réalisation lorsque l’artiste a été invité par le musée, elle est venue s’ajouter au projet pour montrer la diversité de son travail : après le toucher, la vue, l’odorat sollicité, elle vient ponctuer cet appel au sens par la convocation de notre ouïe. L’artiste, mi-homme, mi-araignée, se débat dans une toile cotonneuse. Nu au cœur de la forêt, il renoue avec la nature en adoptant la posture de l’animal comme une nouvelle voie pour explorer le monde autrement.

L’exposition invite bien à sortir de soi. Le parcours se veut très naturel, la dimension immersive rendue par les feuillages enveloppants des tissages suggère une balade en forêt, qui se profile dès la salle de la grotte stellaire en un vagabondage fantasmagorique, dans le monde des songes. Les fils de coton éclairés par la lumière noire font se dissoudre l’espace environnant pour une exploration hors de la conscience. Ainsi, sommes-nous invités à évoluer au cours d’un cheminement sensible de « l’espace rassurant », très codifié de la Chasse à Courre, à un monde plus onirique et effrayant, chamanique. L’exposition propose une conversation « synesthésique » entre les œuvres, par l’intermédiaire de d’échos formels, de textures, de pratiques qui inviteront le spectateur à quitter un moment, la réalité urbaine pour prendre part à cette exploration, dans une relation d’intimité avec les œuvres rendu possible par la dimension confidentielle du lieu. La visite prend des allures de « chasse aux trésors », par son esprit déstabilisant, elle transpose le spectateur dans une expérience hors de son territoire : rencontres hasardeuses, étranges, inexplicables doivent susciter sa curiosité, le surprendre, créer un impact visuel et émotionnel qui s’adresse à tous. Un sentiment, en définitive, qui dépasse la crise de l’art contemporain amorcée dans les années 90. Il n’est pas utile de comprendre nécessairement l’arrière-fond intellectuel pour ressentir des émotions et le dialogue entre les œuvres. Ainsi, la première salle introductive est le seul espace de médiation envisagé, pour éviter toute concurrence fâcheuse avec les œuvres durant le reste de la visite. Même si elle fournit toutes les informations-clés sur l’exposition, elle se présente comme un contrepied parodique des expositions documentaires où l’information supplante totalement la présentation des œuvres.

Subversif et humoristique, cet espace consiste en un affichage en « all-over » des cartels et explicatifs, rendus illisibles. Toutefois, si on veut approfondir, on trouve toutes les informations nécessaires rigoureusement documentées. Un message ? Le musée n’a pas pour unique vocation de cultiver le public, mais il doit privilégier le ravissement esthétique, alors que les visiteurs sont aujourd’hui toujours plus avars d’informations au dépend de l’exercice de leur regard et de leur capacité à solliciter leur imaginaire. C’est pourquoi les œuvres encadrées d’Oudry sont posées sur ce papier, venant souligner le triomphe de la contemplation. De même, durant tout le reste de la visite, la signalétique est très effacée. Le musée semble se repenser de manière critique et autonome.

Finalement, il semblerait que ce rapprochement entre art et artisanat porté par les artistes se calquent sur le montage même du projet : une fabrique « quasi-artisanale » et « familiale » autour d’un nombre d’acteurs réduits à une demi dizaine de personnes au plus. Pour autant, si l’exposition n’a pas l’envergure de Bêtes-off organisée à la Conciergerie en 2011-2012, le musée de la Chasse et de la Nature, en ses murs, continue de surprendre la sphère de l’art contemporain par ses confrontations audacieuses et innovantes qui dissolvent la frontière entre les arts d’hier et d’aujourd’hui, comme point de rencontre éventuel d’un public intergénérationnel. Cette exposition illustre la manière dont une humble institution parvient à se distinguer et à repenser le mode d’exposition traditionnel de l’art contemporain, s’appuyant sur la « mode » du cabinet de curiosité, décryptant les tendances actuelles et les artistes émergeants et renouant avec les scénographies de types environnementalistes et atmosphériques pensées dans la seconde moitié du XXe siècle. Ainsi, la taxidermie, alors complètement démodée, ringardisé il y encore trente ou quarante ans, s’affiche comme une mouvance majeure : que ce soit dans l’art, dans la mode, ou la publicité, elle est omniprésente. Pour autant, ce ne sont point les grandes institutions d’art contemporain qui la soutiennent, emprisonnées dans l’engrenage des expositions blockbusters.

À l’instar du Museum d’Histoire Naturelle, le musée de la Chasse surprend un public amateur d’art contemporain, toujours plus nombreux par des propositions inédites, qui, peut-être, l’avenir en décidera, auront été précurseurs de l’exposition de nouveaux paradigmes. Les commissaires, à rebours de l’intellectualisation dont souffre l’art contemporain, renouvellent son appréhension, la création actuelle redevient une expérience incarnée et universelle, dans un lieu à mi-chemin entre le musée et la maison du collectionneur.

Marie Siguier

CHASSES NOUVELLES
24 Février – 14 Juin 2015
Musée de la Chasse et de la Nature
62 rue des Archives, 75003
ConstellationduChevreuil
Constellation du chevreuil, trophée de chevreuil, clous, perles, coton, colle, Julien Salaud

marie

Marie

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3 thoughts on “Les Chasses nouvelles : Julien Salaud au musée de la Chasse et de la Nature

  1. Je suis ravie que cet article vous plaise! Il avait pour vocation de déconstruire nos préjugés sur ce musée, qui soutient admirablement la jeune création et porte un regard à la fois humoristique, parfois subversif mais toujours très intelligent sur notre rapport à l’animal.

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