Charles de La Fosse : le triomphe de la couleur, à Versailles

La recherche actuelle s’occupe de réaliser les monographies de peintres. Nicolas Poussin, Simon Vouet, Eustache Le Sueur, Charles Le Brun, les plus grands artistes ont naturellement plusieurs ouvrages à leur nom. C’est au tour de Charles de La Fosse d’être traité dans une exposition (et un catalogue remarquable) qui soit à la fois l’occasion de « ramener » des États-Unis, de Russie, de Suède mais aussi des pays limitrophes, des œuvres du maître que la France n’avait pas vues depuis un moment. Et quoi de mieux que le château Versailles pour ce peintre, lui qui y a posé ses pinceaux, notamment dans la chapelle royale, chef-d’œuvre incontestable de ce début du XVIIIe siècle. 

1670-1680

L’exposition est organisée, entre autres, par Clémentine Gustin-Gomez qui a fait sa thèse sur le peintre et a réalisé le catalogue raisonné du peintre et a donc le mérite d’avoir en tête l’entièreté de son œuvre. Cachée dans l’appartement de Madame de Maintenon, on peut en apprécier le parquet plus que grinçant d’un vieux Versailles fatigué par le tourisme de masse, mais aussi en déplorer l’oppression des grandes œuvres accrochées dans de si petites pièces.

Il nous est donnés à découvrir Charles de La Fosse comme le peintre et décorateur de ce tournant de siècle, tant il s’impose auprès du roi et son entourage (à Versailles, au Louvre et à Marly, Meudon pour le château du Dauphin, aux Invalides), mais aussi pour des commanditaires privés. Les présentations sont faites dès le début, mais rapidement s’impose cette question si chère à cette période charnière, le style. Car oui, étrangement, c’est autour de 1700 et grâce à La Fosse que la peinture acquiert un nouvel aspect et se prépare à entrer dans le XVIIIe siècle. Quoiqu’il en soit, il est au début de sa carrière l’élève de Charles Le Brun mais s’en détache progressivement ; la voie des commandes royales lui était donc presque destinée. Toutefois, ses talents de dessinateurs sont illustrés par des dessins préparatoires de ses grandes commandes parfois détruites, comme aux Tuileries. Ils accrochent le regard immédiatement parce qu’ils sont parfois rehaussés de blanc ou de sanguine, ou mieux encore, colorés. On parle de couleur ? Progressivement, La Fosse oriente sa manière de peindre sur de nouveaux fondements, non pas sur le dessin qu’il connaît bien, mais donnant la primauté dans l’œuvre à la couleur, elle seule capable d’une part de rendre un tableau agréable à l’œil mais aussi, et là où le dessin « compliquait » les choses, la rendre claire et donc accessible. Ce faisant, il s’intéresse à des maîtres qui ne sont ni Poussin, ni Le Brun, mais Rubens ou Van Dyck pour les Flamands et Titien et Corrège pour les Italiens (qui le marquèrent dès les années 1660 lors de son voyage à Venise). Mais il faudrait relativiser l’abandon du dessin pour la couleur. Ce relâchement ne put se faire qu’avec une très bonne maîtrise du crayon. De plus, les sujets choisis par le maître sont loin d’être ceux que Watteau va privilégier. Scènes mythologiques tirées d’Ovide ou sujets religieuses de premier ordre (Présentation au Temple, Dieu le Père…) mais aussi portraits de personnages importants (Louis XIV, le duc de Richelieu…) sont autant expérimentés par La Fosse qu’ils le furent par les peintres fondateurs de l’Académie royale.

La Fosse et les plafonds

C’est tout naturellement que le propos arrive autour de 1700. En 1699, Charles de La Fosse devient le directeur de l’Académie royale de peinture et de sculpture. Cette académie fondée en 1648 prônait comme dogme académique le dessin et Nicolas Poussin. Voir un peintre coloriste sur le trône de l’Académie est le signe évident que le goût évolue ; et c’est en grande partie grâce à notre La Fosse. Une toile n’a, à mon sens, pas eu la mise en valeur que ses caractéristiques lui auraient permises : Le Triomphe de Bacchus, peint en 1700. La composition excentrée, la gamme chromatique qui semble restreinte mais parfaitement dispersée, le mouvement et de façon plus générale l’émotion qui s’en dégage, la placent à un moment où La Fosse fait évoluer son art. Charles Le Brun, Nicolas Poussin, et tous les autres peintres de l’atticisme parisien sont morts à cette date. Seulement, il est dommage de ne pas avoir fait de parallèles aux peintres annonciateurs de ce nouveau goût. Bien qu’on enjolive La Fosse l’espace d’un moment, il n’est pas le seul à s’être émancipé du carcan académique. Pensons à Antoine Coypel et Jean Jouvenet qui ont contribué aussi à la victoire du parti coloriste.

Quelques dessins

En réalité, le découpage n’est pas aussi strict et on a eu tort de voir La Fosse comme une des figures de transition entre l’art académique à proprement parler et la peinture suave aux sujets moins compliqués qui s’élabore dès le début du XVIIIe siècle. En effet, La Fosse connaît le dessin, Poussin et son maître Le Brun. Son parcours lui a permis également de découvrir un autre art, celui si unique des Vénitiens où les couleurs semblent si harmonieusement réparties mais où le dessin ne semble pas aussi précis que chez un Florentin ou un Romain. Il a enfin vu les peintres du Nord, eux-même connaissant les Vénitiens. C’est une synthèse qu’offre Charles de La Fosse et n’a donc aucun intérêt à être vu comme un simple tournant en 1700 pour préparer la peinture du siècle des Lumières. Voilà un des tenants de l’exposition.

Charles de La Fosse a eu une carrière de peintre remarquable jouissant de commandes importantes, occupant un siège prestigieux qu’est celui de l’Académie royale de peinture et de sculpture, tout en affirmant un nouveau langage pictural, il était la figure idéale à étudier tant sa place dans l’histoire de l’art des Temps modernes est centrale et pas aussi bornée qu’on a longtemps voulu le faire croire.

Des chefs-d’œuvre…

Mais à ceux qui seraient sur leur faim, le château de Versailles propose une étonnante suite à l’exposition. C’est au visiteur de continuer son ascension dans le château et bien au-delà dans le Grand Trianon, pour retrouver des œuvres (mises en avant par une signalétique rappelant celle de l’exposition) du peintre qui n’auraient pas été déplacées. Ainsi, le détour par la chapelle royale – ou ce que l’on peut en voir, n’étant pas accessible – est indispensable. Il réalisa autour de 1710 la conque de l’abside ; on y retrouve la composition circulaire proche à l’artiste, mais aussi l’effet tonal des couleurs qui se répondent et s’harmonisent ensemble. On peut également penser aux salons de Diane et d’Apollon qui ont bénéficié de restaurations en 2014. Dans le Grand Trianon, alors que l’architecture de Jules-Hardouin Mansart cohabite avec un mobilier Empire assez disgracieux, trois peintures elles, s’accordent avec les boiseries blanches du petit château : un Saint Marc et un Saint Luc interpellent le visiteurs, commandés par Louis XIV en 1687 pour ce même lieu. L’autre dans le salon des Malachites, Le Repos de Diane. L’occasion de (re)découvrir ce petit bout de paradis perdu dans le vaste domaine…

Château de Versailles
Charles de La Fosse : le triomphe de la couleur
Du 24 février au 24 mai 2015
Se rendre au château

damien
Damien

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One thought on “Charles de La Fosse : le triomphe de la couleur, à Versailles

  1. L’exposition m’avait totalement échappée!
    Une petite remarque : les travaux monographiques sont vraiment en perte de vitesse : mal reçus dans les universités aujourd’hui, car ils ne correspondent pas aux grilles de financement. De plus, comme me l’expliquait Sarah Catala dernièrement, la réalisation de catalogue raisonné coûte beaucoup trop cher…

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