Pierre Joseph et « l’esthétique relationnelle »

Cache Cache (1990)
Cache Cache, 1990.

Depuis ses premières collaborations avec Dominique Gonzalez-Fœrster, Bernard Joisten et Philippe Parreno à travers lesquels il s’est fait connaître, Pierre Joseph développe une réflexion artistique autour des notions de processus créatif et de public.

Avec ses« dispositifs à créer des images », l’artiste est un des premiers à introduire les idées d’environnement, de jeux et de processus de communication dans ses réalisations. Donnant ainsi comme épine dorsale à sa démarche artistique le remise en question des notions de culture et de création, il se place principalement comme un connecteur entre l’art contemporain et son public. Il propose une réflexion notamment autour des notions de langage, de transmissions mais aussi de cloisonnement entre un art contemporain considéré comme élitiste et une culture populaire. Afin de nourrir sa réflexion, Pierre Joseph se place dans l’héritage de différents courants ayant interrogé la place de l’art dans la société. À la croisée de conceptualisme, références pop – et même ponctuellement minimaliste comme dans Cache Cache (1990) – son œuvre est héritière d’un syncrétisme de différents paradigmes ayant questionné la conception de l’art depuis les années 60.
C’est grâce à cette filiation assumée que Pierre Joseph tente de réconcilier les paradoxes entre culture populaire et élitiste et de bousculer les notions de sources du savoir, de « sachants » et de références.
Le travail de Pierre Joseph se déploie principalement autour des notions de « réactivation » de situations et des mythologies mais propose également une réflexion liée à l’apprentissage et à la transmission du savoir.

La dimension ludique que l’artiste utilise pour évoquer la question des mythologies contemporaines est une spécificité de son travail et se place directement dans une ascendance pop art du point de vue des évocations culturelles auxquelles il fait appel, mais également dans celui du conceptualisme qui est au cœur du procédé de réactivation emblématique de l’œuvre de Pierre Joseph. En 1997 avec Little Democracy, il présente ainsi des personnages distinctifs de la culture populaire – un cowboy, superman, un policier pour ne citer qu’eux – joués par des comédiens qui restent totalement statiques tout au long de l’exposition. Pierre Le monde m'intéresse - 1998 Joseph propose ici un véritable jeu de rôle en choisissant des figures qui par leurs apparences sont l’incarnation de personnages construits par notre imaginaire contemporain mais aussi en donnant la possibilité au spectateur de réactiver cette œuvre. En effet, l’acquéreur de cette pièce reçoit comme simple certificat une photographie grâce à laquelle il est autorisé à faire rejouer l’œuvre autant qu’il le veut. C’est donc ici directement un propos conceptualiste que Pierre Joseph tient en créant un protocole proche de l’idée développée par Sol Lewitt dès 1968 ; mais un protocole nourri des discours sur les icônes du réel de Pierce et sur la réactualisation de la sémiologie du mythe de Roland Barthes. Pierre Joseph explore la dichotomie entre art et culture populaire et en digne héritier warholien conjugue les paradoxes entre réification de l’être humain et jeu mortuaire avec des comédiens incarnant des notions abstraites mais déjà morts comme dans Purgatoire.
En proposant des hommes plutôt que des objets à exposer il crée également les conditions pour une interaction entre l’œuvre et le public. Face à ses créations il observe les attitudes que le spectateur peut avoir, se demande quelles questions il peut se poser et lui propose même de donner son avis en ligne quand il crée le catalogue perceptuel de son œuvre. Abolissant les barrières modernes entre un artiste et son public il propose une interprétation assez humble du statut d’artiste en exposant son CV en 1998 auquel il donne le titre suivant : Le monde m’intéresse. Il invite également les spectateurs à devenir acteurs de ses pièces, plus ou moins à leur insu, comme dans Inscrustation / stonewall où un endroit de l’exposition recouvert d’un fond bleu est filmé et qu’il remplace lors de la diffusion par un décor réalisé grâce au principe d’incrustation vidéo.

Incrustation / stonewall - 1997
Incrustation / stonewall – 1997

Cette dimension participative et ludique a été analysée par Nicolas Bourriaud qui présente l’environnement créé lors des expositions de Pierre Joseph comme des « zones du possible » qui, grâce aux interactions entre les trois dimensions de notre mythologie commune et personnelle (objet, image et être humain), créent ce qu’il nomme des « possibilités de vie ».

« Le pire dans cette histoire est que, quand vous apprenez à lire l’art contemporain, il devient encore plus vide, abyssal. » Cette phrase qui défilait sur un téléviseur lors d’une de ces expositions, Pierre Joseph l’avait piochée sur un blog d’un observateur non aguerri à l’art contemporain. Son utilisation évoque un décloisonnement entre différents milieux culturels, faisant participer la culture populaire à l’art contemporain mais plus encore propose une réflexion sur les notions de transmissions et d’apprentissage.

Extrait de la vidéo" Akané" - 1997
Extrait de la vidéo » Akané » – 1997

C’est d’abord en endossant le rôle d’apprenti que Pierre Joseph analyse comment la connaissance est reçue et ce que sélectionne le cerveau humain. Son œuvre oscille entre étude des systèmes de connaissance et véritable introspection quant à ses capacités d’apprentissage et de réflexion avec des œuvres comme Akane où l’artiste lit un livre d’enfant japonais sans le comprendre et se fait traduire par une interprète ou encore dans l’exposition « Consotrtium » où il fournissait à son public une radiographie de son cerveau révélateur de la nécessité de posséder des connaissances spécifiques pour décrypter certaines images bien que rattachées très directement à notre personnalité. Pierre Joseph, dans une interprétation conceptualiste des expériences humaines, ne propose pas des œuvres pour leur matérialité mais plutôt comme reliquat d’un processus d’apprentissage comme dans Si j’ai le temps où il est filmé lors de sa première leçon de snowboard. Il procède également, dans une certaine mesure, à une démarche de réadaptation de la documentation effectuée sur le processus créatif par des figures de l’art conceptuel des années 60 comme Robert Morris en proposant ses expériences personnelles comme sources d’une réflexion artistique.

Mon plan du plan du métro de Paris - 2000
Mon plan du plan du métro de Paris – 2000

En se détachant ici des considérations liées aux sources du savoir et de la culture, il observe la gestion effective et presque scientifique de la connaissance en décryptant la façon dont l’information est digérée, réutilisée et même oubliée. Dans Mon plan du plan du métro de Paris (2000) il retranscrit de mémoire ce qu’il connaît, mobilise ses souvenirs et propose une cartographie personnelle focalisée inconsciemment sur certains territoires, relevant ainsi d’une sélection naturelle de notre cerveau de certaines connaissances aux dépens d’autres. Il remet également en question son processus créatif en exposant des couples d’images mettant en exergue des éléments culturels qui ont pu l’influencer. L’information produite par ces couples d’images devient alors l’œuvre en elle-même ; elle est présentée muséographiquement comme l’aboutissement d’un processus créatif alors même qu’elle est elle-même le révélateur d’une exploration personnelle sur les sources de la création de son auteur. Le statut de l’œuvre est radicalement bousculé, remis en cause et l’expérimentation est alors élevée au rang d’œuvre.

Pierre Joseph dans un extrait de la vidéo "Akané"
Pierre Joseph dans un extrait de la vidéo « Akané »

À travers ses œuvres, Pierre Joseph devient l’instigateur d’une remise en question globale de l’art commencée dans les années 60 et qu’il réactive depuis les années 90. Héritier des différents paradigmes du pop art et de l’art conceptualiste, il propose une réinterprétation du statut de l’œuvre et offre de nouveaux processus d’exploration à l’histoire de l’art quant aux notions de transmission et de langage. Privilégiant les relations entre les différents acteurs de l’art, principalement l’artiste et son public, plutôt que la réalisation d’objets spécifiques, Pierre Joseph est ainsi présenté par Nicolas Bourriaud comme un des membres de  « l’esthétique relationnelle » ; groupe avec qui il travail depuis ses débuts. C’est grâce à ses expérimentations personnelles notamment au travers de l’enseignement qu’il dispense aux Beaux-Arts de Montpellier qu’il réinterroge son travail en renouvelant constamment son appréhension de l’art contemporain.

marine
Marine

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One thought on “Pierre Joseph et « l’esthétique relationnelle »

  1. Merci à Marine de donner la possibilité de voir, de connaitre, de s’informer sur des expos , qui lorsque l’on habite loin de Paris me fait découvrir un nouvel art fort intéressant. Ta Danny

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