L’architecture dans la Manga de Hokusai

Capture d’écran 2015-02-11 à 00.49.13La vague Hokusai est désormais passée sur les Galeries nationales du Grand Palais. Des salles d’expositions pleines, des files d’attentes impressionnantes (engendrant des conditions de visites malheureusement très pénibles), qui témoignent de cet engouement permanent de la France pour la culture et l’art nippon. Nous ne reviendrons pas aujourd’hui sur les 36 vues du mont Fuji mais sur un aspect plus méconnu de ce vieux fou de dessin : l’architecture, et plus particulièrement au sein de la Manga, ces carnets de croquis initialement destinés à ses élèves désirant apprendre le dessin. Mais si la Manga visait à aider les peintres dans leur apprentissage, faut-il voir cet ouvrage comme un manuel purement didactique ? Peut-être pas.

Les Hokusai Manga ne vous ont probablement pas échappés au sein de l’exposition du Grand Palais, puisqu’une salle entière leur était dédiée. Derrière les vitrines, une dizaine de carnets ouverts présentant une partie infime des nombreux croquis élaborés par l’artiste. Infime oui. Les Hokusai Manga rassemblent plus de 3900 dessins répartis dans quinze carnets que l’artiste publiât tout au long de sa vie, de 1814 à 1878, et constituent une véritable encyclopédie du vivant de la vie quotidienne du Japon à l’époque d’Edo. Artisans, éléments végétaux, costumes, rien n’échappe à l’œil du maître, qui dédia son cinquième volume entièrement à l’architecture. Initiative inédite, Hokusai va désormais représenter l’architecture pour elle-même, emprunter les codes de l’art chinois et des manuels de charpentiers, mais pour créer un style propre.

Vieux fou de dessin ?

Daishin Kaishi. Hokusai Manga, se traduit par Initiation à la transmission de l’essence des choses. Dessins libres de Hokusai. L’aspect didactique de l’ouvrage semble évident et transparait dès le titre de ce volume. Il rompt avec la représentation traditionnelle de l’architecture dans l’espace pictural que l’on pouvait trouver dans les manuels de peintures chinois et japonais : Hokusai libère l’architecture du cadre. Pédagogue mais aussi militant, Hokusai s’oppose à travers cet ouvrage à la tradition du secret caractéristique des charpentiers, ainsi que l’enseignement traditionnel du dessin (au sein de l’école de Kanô principalement), qui privilégiait la reproduction des modèles des peintres du passé au détriment du dessin sur motif. Cette opposition ne passe pas simplement par le dessin, mais aussi par le texte puisque l’artiste affirme ses intentions dès la septième page du volume :
« Les familles des charpentiers n’ont jamais dévoilé leurs savoirs pour mieux en garder les secrets, et pour cette raison les anciens n’ont pas non plus laissé des dessins de précision, craignant les préjudices que pourrait causer une erreur dans les détails. Il existe des dessins de bâtiments, et certains sont très minutieux pour plaire à l’oeil profane cachant ainsi un manque de connaissance. En recourant uniquement aux livres de modèles, leurs auteurs perpétuent les erreurs commises par les anciens et n’imaginent pas pouvoir être accusés par la postérité. Ces hommes n’apprennent pas le dessin mais étudient les anciens. »

Une critique qui peut paraître quelque peu paradoxale puisque dans les architectures de Hokusai, l’aspect pictural prédomine très largement sur l’aspect technique, la comparaison en image en début de paragraphe est parlante. L’artiste privilégie la représentation en trois dimensions adoptée très largement par les peintres, à celle en deux dimensions qui était adoptée par les bâtisseurs, permettant de représenter avec une plus grande précision les caractéristiques architecturales et techniques d’un édifice mais également son intérieur. Hokusai façonnait d’ailleurs ses modèles à partir de connaissances fragmentaires pour réaliser des édifices abstraits. Il serait alors vain de chercher aujourd’hui une quelconque ressemblance entre les édifices dessinées par le maître et ceux existant ou ayant existé au Japon. Son emploi de la règle et du compas garantissait néanmoins l’exactitude des proportions  : technique et invention sont ici intimement liées.

Vieux fou d’architecture ?

Une influence évidente dans la Manga de Hokusai : Les enseignements de la peinture du Jardin du Grain de Moutarde, manuel chinois paru au XVIIe siècle, dont l’artiste y emprunte la méthode du dessin à la règle et au compas, ainsi que la juxtaposition de nombreux croquis, composant un véritable répertoire de formes dénué de toute spatialité. Mais les inspirations sont multiples, et l’artiste insuffle à ses œuvres la perspective linéaire qui traduit une inspiration occidentale, tandis que le sous-titre du cinquième volume de la manga, Kiku junjô, évoque les outils des charpentiers. De l’association de toutes ces sources, Hokusai va développer son propre style. Ses modèles d’architecture pouvaient ainsi être copiés par les apprentis dessinateurs, but premier de ces carnets de croquis destinés à l’apprentissage. Mais l’on peut voir plus loin et trouver des destinataires multiples à ces ouvrages. Si les dessins de Hokusai étaient adressés aux dessinateurs, ils pouvaient également être appropriés par les bâtisseurs pour façonner des édifices. Plus qu’un vieux fou de dessin, on pourrait voir en Hokusai un vieux fou d’architecture et y trouver ici une ambition inavouée par le maître. On y trouve enfin une dernière destination : celui de la contemplation, et la place accordée à la Manga lors de l’exposition du Grand Palais en est la preuve. Daishin Kaishi. Hokusai Manga dépasse alors la simple fonction du manuel de peinture.

Pour aller plus loin : La totalité de ce volume est consultable sur Gallica. Pour en savoir plus sur la place de l’architecture dans l’œuvre de Hokusai, ainsi que la réception de son œuvre en France, je vous renvoie vers l’excellent ouvrage Hokusai – Le vieux fou d’Architecture, sous la direction de Jean-Sébastien Cluzel, qui est paru l’année dernière aux éditions Seuil-BNF.


Nicolas Alpach

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