Art et Révolution : Saint-Joseph-des-Carmes à Paris

Il n’est pas forcément nécessaire de pousser les portes des musées pour admirer des œuvres d’art remarquables, Saint-Joseph-des-Carmes en est la preuve. Cela faisait longtemps que j’avais envie de vous présenter les églises parisiennes, et si j’ai choisi cette église du VIe arrondissement tout particulièrement, c’est bien parce qu’elle peut être parcourue à travers deux thématiques : l’Art, qui nous présente la partie la plus rayonnante de l’église avec sa coupole remarquable en trompe-l’œil, mais également l’Histoire qui dévoile l’une des faces les plus sanglantes de la Révolution française, les Massacres de Septembre. Car derrière le chœur de Saint-Joseph-des-Carmes, plus de 150 prêtres périrent sous les baillonettes des Sans-culottes…

Un chef-d’œuvre du XVIIe siècle…

C’est en 1614 que la première pierre de l’église est posée, sous la régence de Marie de Médicis, dont le pape Paul V lui demanda d’accueillir les Carmes déchaussés, ordre mendiant dont le saint patron est Elie. L’église est consacrée en 1635, et dédiée à saint Joseph. Si sa façade reste assez sobre, et ne comporte que quelques pilastres aux chapiteaux corinthiens et trois niches, c’est à l’intérieur que se trouve toute la richesse décorative de l’église. Les Carmes et les Carmélites souhaitent avant tout un espace imprégné d’une grande sérénité, pas question de représenter alors le cycle de la Passion ni de Crucifixion. Mais tout de suite, le fidèle et le visiteur seront frappés par la coupole, seconde élevée à Paris après celle de la chapelle du couvent des Petits-Augustins, et est entièrement recouverte de fresques représentant Elie sur son char de feu. Il est rare de trouver à Paris une coupole si ancienne et si brillamment exécutée, l’effet de trompe-l’œil est ici saisissant, le manteau lâché par saint Elie assure la transition entre la partie céleste peinte sur la coupole, et la partie terrestre représentée sur le tambour, et semble véritablement sortir des murs pour tomber au cœur de la nef. Cette dernière aurait été exécutée en 1644 par le peintre liégois Walthère Damery. Mais la coupole n’absorbe pas toute les décorations de cette église, le grand autel abrite une toile de Quentin Varin, maître de Nicolas Poussin, illustrant la Présentation au temple, offerte par Anne d’Autriche aux Carmes pour avoir eu, après de nombreuses prières, deux héritiers, dont un certain futur Louis XIV. Ce tableau rompt avec l’impression de chevet plat qui termine la nef de l’église, le chœur de l’édifice, non accessible au public, est entièrement dédié aux Carmes et à la prière. Au-dessous de cette toile, un bas-relief qui paraît bien antérieur à la réalisation de l’église.

En effet, celui-ci provient de l’abbaye de Maubuisson, un des premiers lieux démantelés sous la Révolution française dont un fragment de bas-relief se trouve au sein de Saint-Joseph-des-Carmes, les autres se trouvant au musée du Louvre, salle Maubuisson. Ce bas relief fut amené ici par un grand homme de la Révolution française bien peu connu aujourd’hui, Alexandre Lenoir, qui se préoccupa davantage de la survie des œuvres que d’assurer les exécutions de ses concitoyens. Lenoir affirma très tôt après les premiers éclats de la Révolution française, sa volonté de préserver les œuvres et le patrimoine français en distinguant les valeurs culturelles et religieuses des œuvres, afin de les sauver du vandalisme révolutionnaire. Pour cela, il parvint à réunir les objets d’arts confisqués des édifices religieux afin de les transporter et les conserver dans un même lieu, pour éviter leur dispersion et leur destruction. Sur notre gauche trône une Vierge à l’Enfant, se détachant d’une niche dorée insérée dans une architecture monumentale de marbre. Il suffit d’une œuvre dessinée par Le Bernin lui-même, réalisée par son élève en 1650. Quelques années plus tard, l’artiste se rend à Paris présenter son projet de colonnade pour le Louvre, qui sera remporté comme vous le savez par Perrault. Il profite alors de son séjour à Paris pour se rendre à Saint-Joseph-des-Carmes afin de voir de ses propres yeux son œuvre exécutée à travers les mains de son élève. Le Bernin est furieux, la présentation de la Vierge dans le chœur ne lui convient absolument pas, il s’insurge et dénonce le cruel manque de goût des Parisiens. Il conçoit alors cette niche monumentale ornée d’un fond d’or, insérée dans une architecture composée de colonnes de marbres.

Les autres parties remarquables de l’église se trouvent dans toutes les chapelles latérales, consacrées à des familles qui payèrent pour le programme décoratif de leur choix, et assurant ainsi aux Carmes l’argent nécessaire pour subvenir à leurs besoins et à l’entretien de l’église. La plus remarquable d’entre elles, est incontestablement la chapelle Sainte-Anne, entièrement recouverte de fresques et panneaux de bois peints, illustrant tout le savoir-faire de l’atelier flamand qui exécuta l’ensemble du programme décoratif. Si les chapelles latérales sont aujourd’hui si bien conservées, c’est bien pour une raison : les familles sentant la fureur révolutionnaire grandissante et l’église dans le collimateur des Sans-culottes, firent emmurer ces chapelles dans l’espoir que cette fureur ne les atteignent jamais. Et si ces chapelles échapperont aux piques et baïonnettes des Sans-culottes, les prêtres qui se trouvèrent prisonniers au sein de l’église en septembre 1792 eux, ne seront pas épargnés…

…qui abrita les massacres les plus sanglants de la Révolution française

Mais avant d’évoquer ces événements, remontons le temps d’une année seulement. Nous sommes en 1791, les prêtres prêtent serment à la constitution civile du clergé : pour simplifier les choses, les prêtres deviennent des fonctionnaires. Le haut clergé grince des dents, la répartition de l’argent de l’église entre les paroisses est désormais meilleure, et les prêtres sont désormais élus. Le malheur des uns fait le bonheur des autres, cette constitution civile du clergé permettra désormais aux prêtres du bas clergé d’êtres élus et pourront accéder à des postes traditionnellement réservés au haut clergé. Mais dans les faits, tous les prêtres ne prêtent pas serment, et ceux qui continuent d’obéir au pape se voient considérés comme réfractaires. Leur situation est pour le moins inconfortable, mais ces derniers ne sont pas systématiquement persécutés. Avril 1792, la guerre franco-prussienne éclate, et vous n’êtes pas sans savoir que pour Louis XVI, cette guerre est l’occasion rêvée d’écraser les révolutionnaires et de rétablir sa couronne sur la France. Les armées de Brunswisk et Clarfayt pénètrent en France, et le 1er août 1792 est publié à Paris Le Manifeste de Brunswick, qui menace les Parisiens de représailles sans précédent si jamais le moindre mal est fait à la famille royale. Cette maladresse éveille la crainte d’un complot royaliste, et signera la perte de confiance définitive du peuple pour son roi. Ce manifeste provoque chez les parisiens un sursaut de colère, et aboutit à la journée du 10 août, prise des Tuileries et arrestation de la famille royale qui se retrouve transférée dans ses nouveaux appartements, bien loin du faste de Versailles et des Tuileries : à la prison du Temple. En même temps que l’incarcération du roi, 150 prêtres rejoignent Saint-Joseph-des-Carmes, dont le monastère complètement dépouillé, est devenu une véritable prison. La fureur révolutionnaire ne s’épuise pas, et atteint même son paroxysme début septembre 1792, dès lors se répand l’idée d’un complot des prisons, d’une contre-révolution organisée secrètement par les royalistes emprisonnés. S’ensuit alors une succession de véritables exécutions sommaires sans le moindre jugement, avant que quelques révolutionnaires, mélangeant peur et soif de sang dans la panique générale, poussent les portes de Saint-Joseph-des-Carmes et commencent à exécuter sommairement les prêtes qui se trouvèrent dans l’église. Très vite, les massacres s’arrêtent, et le commissaire de la section du Luxembourg, Stanislas-Marie Maillard, juge bon d’encadrer ces exécutions et de soumettre ces prêtres à un « procès ». On dresse un tribunal rudimentaire dans une pièce, munie d’un couloir donnant sur un jardin. Un à un, les prêtres s’avancent et doivent prêter serment à la Constitution civile du clergé. Tout refus entraîne la condamnation à mort du prêtre, qui vit ces derniers instants dans ce véritable couloir de la mort avant d’être exécuté de sang-froid par ses bourreaux sur ces marches toujours présentes aujourd’hui.

Aussi terrifiante que tristement historique, cette partie de la visite contraste complètement avec les fastes vus lors de la première partie de cette découverte de l’église. L’on marche sur les pas de ces prêtres qui refusèrent tous de prêter serment, et avancèrent jusqu’au jardin, sans illusions sur le sort qui les attendait. En quelques minutes, plus d’une centaines de cadavres s’entassent dans le jardin de Saint-Joseph-des-Carmes, les corps sont jetés un à un dans le puit, l’église est dépeuplée. Lorsque l’on revient sur nos pas, au sein de l’ancienne salle transformée en tribunal, emprunter l’escalier nous mène à une découverte aussi surprenante que, là encore, sanglante. Le premier étage abrite l’ancienne cellule Marie Joseph Rose Tascher de la Pagerie, prisonnière qui ne porte pas encore le nom de Joséphine de Beauharnais, et qui échappera de peu au couperet de la guillotine. Derrière une vitre, un pan de mur recouvert de taches brûnatres épousant les formes d’une épée : il pourrait probablement s’agir des traces laissées par l’arme d’un bourreau lors de ces journées sanglantes.

La visite touche presque à sa fin. Avec les grands travaux entrepris par Haussmann et le percement de la rue de Rennes, le jardin des Carmes fut exproprié et la chapelle condamnée. Néanmoins, des fouilles purent être entreprises dans le puit, où des dizaines de cadavres furent retrouvés, et transférés dans cette crypte où ils sont aujourd’hui véritablement présentés comme des martyrs de la Révolution française. Les crânes de ces victimes, impossibles à identifier lors de leur découverte, présentent parfois les coups et blessures reçus à la tête lors de leur mise à mort. Derrière cette crypte enfin, le tombeau de Frédéric Ozanam (1813-1853), qui fonda avec quelques amis de la Sorbonne la Société de Saint-Vincent-de-Paul, un groupe de jeunes catholiques désirant venir en aide aux plus démunis, en allant à leur rencontre et en brisant ce sentiment d’isolement qu’ils peuvent ressentir. Ozanam a été béatifié en 1997 par Jean Paul II, qui l’a proclamé « bienheureux ». Une société toujours en activité aujourd’hui, et qui est restée fidèle à l’esprit de son fondateur : charité et optimisme. L’ultime pièce de la visite contraste en tout point avec les épisodes sanglants qui se sont déroulés quelques mètres plus haut.

Nulle foi et idéaux révolutionnaires sont nécessaires pour apprécier pleinement cette visite de Saint-Joseph-des-Carmes, véritable livre ouvert sur l’art du XVIIè siècle et sur les épisodes les plus sanglants de notre Histoire. Le parcours se calque sur celui d’hommes voués à la mort il y a deux cent vingt-trois ans de cela, mais n’omet pas pour autant de vous présenter les oeuvres et subtilités de l’architecture qui caractérisent ce monument emblématique du Paris révolutionnaire. Pour visiter Saint-Joseph-des-Carmes, rendez-vous sur le site « Art, Culture et Foi« , qui organise généralement des visites tous les samedis, à 15H.

Pour aller plus loin : G. Lenôtre, Paris Révolutionnaire : lire le chapitre dédié aux Massacres de Septembre.


Nicolas

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