Rome et ses plafonds

Le Panthéon de Rome, temple antique encore bien debout, atteste par sa coupole à caissons que l’histoire des plafonds au sens large du terme allait connaître une grande destinée dans la ville aux centaines d’églises. Et pour cause, on ne saurait répertorier tous les plafonds, voûtes, coupoles peints de Rome, tant ils sont nombreux. Pour ne citer que les chefs-d’œuvre – connus ou en mal de popularité –, notre histoire commence au XVIe siècle, dans l’irrésistible chapelle Sixtine et s’achève à la fin du XVIIe siècle dans l’incommensurable plafond de l’église jésuite Sant’Ignazio di Loyola. Qu’ils se trouvent dans une église ou dans le palais du pape, les plafonds ont connu une significative évolution, adoptant un vocabulaire qui lui est propre et se faisant de plus en plus impressionnant. 

Certes, la voûte de la chapelle Sixtine est impressionnante. Ce déploiement sur plusieurs mètres de scènes aussi variées, de personnages et surtout d’architecture feinte ne peut être que l’œuvre d’un grand maître. Réalisée entre 1508 et 1512, le programme iconographique est ambitieux ; Michel-Ange a concilié le dogme chrétien, qui se doit d’être dans un édifice religieux, avec la culture antique presque d’usage à la Renaissance. Ce plafond remplace un ancien, une voûte étoilée. Michel-Ange dut par conséquent s’adapter à l’architecture déjà en place qui ne fut pas pensée pour son décor. En réalité, je m’interroge sur les qualités de « chefs-d’œuvre » qu’on lui a attribuée, est-ce dû à son auteur ? J’eus été beaucoup plus impressionné en entrant dans Saint-Ignace de Loyola ou dans l’église du Gesù que dans la chapelle Sixtine (certainement par manque d’illusionnisme), à mon grand regret.

Mon regard va rapidement se porter sur le palais Barberini où Andrea Sacchi et Pierre de Cortone ont livré la même décennie, deux plafonds éloignés pour ne pas dire opposés. Entre 1629 et 1633, Sacchi propose La Sagesse divine dans une des salles de l’actuelle Galleria Nazionale d’Arte Antica. Sur un mode unifié et relativement simple, d’allégories des vertus du pape Urbain VIII entourées de la Sagesse divine, dans un plafond qui se veut décalé par rapport à la vision attendue. On croirait avoir un tableau reporté au plafond sauf que certaines figures sont vues en raccourci. À quelques mètres de là, Pierre de Cortone a représenté sa Divine providence entre 1633 et 1639 qui devint en quelque sorte le moteur du plafond illusionniste à Rome. Avant lui, les plafonds sont compartimentés par l’architecture réelle ou feinte, ou transposés comme des tableaux en quadri riportati. Cortone ouvre littéralement le plafond sur le ciel et prolonge la salle par une architecture totalement feinte et audacieuse de laquelle s’envolent les figures dans le ciel. Le résultat est tout bonnement impressionnant et le terme d’illusion est on ne peut plus approprié pour ce plafond.

Je saute bon nombre d’étapes et atterris dans les églises Saint-Ignace de Loyola et du Gesù où ce mode illusionniste a été repris par des artistes qui ne sont pas les plus connus. Deux endroits similaires – des voûtes d’églises jésuites – où les visiteurs et fidèles se comptent sur les doigts des mains. Dans la chiesa del Gesù (1672-1683), Gian Battista Gaulli a repris le modèle de la voûte de Pierre de Cortone à Santa Maria in Vallicella à Rome (1647-1665), une large ouverture dans l’architecture laissant apercevoir le ciel avec une apothéose. Seulement, il a dépassé la simple formalité du cadre car la peinture déborde largement sur l’architecture réelle de la voûte de caissons. On ne sait plus trop qu’est-ce qui est peint, sculpté et où se trouve l’architecture. L’effet produit est fort, et je pensais être plus impressionné par celle-ci que la suivante, alors qu’en réalité, il n’en est rien. À deux pas de cette église la discrète (à l’extérieur) Saint-Ignace de Loyola. Là, la peinture n’occupe plus seulement une partie de la voûte, elle n’est ni segmentée en plusieurs compartiments comme dans la Sixtine. D’ailleurs, le plafond – au sens propre du terme – s’efface complètement puisqu’en se plaçant sur le cercle de marbre jaune qui indique l’emplacement unique à avoir pour apprécier au mieux l’illusion de la perspective, l’architecture et la vie continuent au-dessus de nos têtes. Ce plafond est réellement inouï. Non seulement l’architecture de l’église est prolongée en un fort raccourci que l’on remarque grâce à des perspectives atmosphérique et linéaire, mais en plus, les centaines de figures sont toutes traitées en raccourci également, dans des postures toutes différentes ; et tous s’envolent vers le ciel qui apparaît derrière une lourde masse de nuages. Il ne manquerait plus que le fidèle aussi tombe dans ce magma…

S’il est un point commun à tous ces exemples, c’est leur hauteur. Il s’agit certainement d’un regret que j’eus, ne pas pouvoir les voir aussi près que l’on peut observer une peinture de chevalet dans un musée. D’un autre côté, ces plafonds ne sont certainement pas conçus pour être vus d’aussi près et ne s’envisagent que comme un tout, à voir d’un point précis, ou non. Le second point commun et pas des moindres, c’est le but de ces décors « majestueux ». Dans un édifice religieux, comme les deux églises jésuites (ou la chapelle palatine du Vatican), ils célèbrent la maison de Dieu. Ce qui peut sembler paradoxal si l’on pense aux vœux formés par la Compagnie de Jésus : pauvreté, chasteté, entre autres. Dans un édifice profane, la symbolique du décor tombe sous le sens. Il doit célébrer et plus encore, magnifier le pouvoir en place, comme celui du pape Urbain VIII au palais Barberini. Pour une fois, nous sortons des musées car ces œuvres qui sont uniques mériteraient plus d’attention. Non loin de moi l’envie de dénigrer une peinture de chevalet, aussi belle soit-elle, certains des plafonds ne sont que très peu connus alors que leur place dans l’histoire de l’art aurait dû les placer au même rang que la Sixtine.

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Damien

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