David Altmejd, allers-retours dans un multivers parallèle

Tout transi d’amour qu’on est pour Xavier Dolan, on peine à remarquer le charme d’un autre Québécois bien moins mousseux : David Altmejd, que le musée d’Art moderne de Paris honore actuellement d’une première rétrospective française, Flux. À quarante ans, c’est pas mal ; d’autant que le sculpteur est déjà doté d’un pédigrée très respectable. Après avoir décroché sa première monographie à vingt-quatre ans, il s’est attiré la bienveillance de la très influente galeriste new-yorkaise Andrea Rosen à vingt-sept. Six ans plus tard, il représentait le Canada à la Biennale de Venise.

Voilà, en gros, tout ce qu’on savait de David Altmejd lorsque l’on s’est benoîtement engagé dans Flux, vaguement préparé à la cinquantaine d’œuvres que la rétrospective abrite par une poignée de clichés promotionnels. Choc face à la première pièce du parcours, Sarah Altmejd, un étrange portrait de la sœur de l’artiste.

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La photographie ne peut retranscrire la puissance du travail de l’artiste. Le précipice béant qui enfonce le visage de cette tête sculptée est impressionnant, abyssal comme « un trou noir infini » dit-il. Un corail scintillant cristallise les lèvres et les tréfonds de l’escarre. Le corail, la plaie minérale ; chez David Altmejd, on ondule toujours entre la pierre et la pulpe.

Les géants de l’artiste sont saisissants, eux aussi. Faits de sable ou de bananes, hauts de quatre mètres, ornés de noix de coco ou de fourrure, peuplés d’écureuils naturalisés, scarifiés d’étranges inscriptions, transpercés de larges blessures hérissées de cristaux, ils grouillent de détails minuscules et minutieusement apposés. La fascination exercée par leur gigantisme s’en trouve décuplée ; happé par l’oxymore, on gravite, attentif et curieux.

Les géants sont un mélange brut d’humain, d’animal, de minéral et de végétal. Tout ce que contient l’univers s’y trouve concentré ; une fois de plus, Altmejd cherche à façonner et à contenir l’infini dans ses œuvres. Les matériaux grouillent, eux aussi : résine synthétique, mousse expansive, cristaux factices ou véritables, plâtre, acier, peinture acrylique, latex, bois, plumes, faux cheveux et vrais poils… De son propre aveu, David Altmejd s’est perdu à la surface de ses géants. On retrouvera souvent ce fourmillement sur les œuvres du Québécois, aussi imposantes soient-elles.

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Toutes les sculptures anthropomorphes de David Altmejd dégagent une incroyable pulsion de vie. Il y a ce grouillement chez les géants, on l’a dit, comme une mitose, ces noix de cocos devenues gonades et le lait séminal qu’elles offrent à des hordes de mouches, il y a évidemment les bananes, quelques poils pubiens véritables et partout ces cristaux érectiles.

Et puis il y a ceux que David Altmejd appelle les Bodybuilders et leur corps de plâtre pâle, rendu si organique par les fentes profondes et les crêtes acérées qu’y ont creusé ses doigts. Tout un amas de pierre projeté vers le ciel par le mouvement des blessures qui le lacèrent. Des moulages des mains de l’artiste s’agrippent parfois au plâtre et s’y accouplent, hérissées, figurant l’acte créatif. Dans un entretien au commissaire de l’exposition Robert Vifian, David Altmejd affirme que « prendre la matière du bas et la faire monter » est pour lui « un geste sculptural fondamental ». Elever pour créer ; on retrouve la verticalité des géants, leur force érectile.

Grâce à leurs mutilations, les Bodybuilders s’arrachent à leur propre matière dans un puissant élan de vie. L’un d’entre eux, peut-être le plus marquant, s’extrait des marches qu’il gravit. On pense immanquablement au talentueux et controversé biologiste Alexis Carrel, qui explique dans L’Homme, cet inconnu que « pour grandir de nouveau, l’homme est obligé de se refaire. Et il ne peut pas se refaire sans douleur. Car il est à la fois le marbre et le sculpteur ». La passion de David Altmejd pour la biologie n’est sans aucun doute pas étrangère à son art.

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L’artiste a imaginé plusieurs variations des Bodybuilders. Les Watchers excavent des ailes de leur propre substance. Les Relatives, sculptés dans une inquiétante résine époxy noire, sont accrochés au plafond, la tête en bas. Son 3, exposé à mi-parcours, est creux ; comme si ses blessures avaient aspiré ses entrailles minérales vers le haut, qu’il en avait été vidé par la plante de ses pieds. Il y a aussi ce mur mort, immaculé, stérile et qui s’engendre lui-même en chair ravagée sous les mains de l’artiste. David Altmejd, le démiurge, le géniteur, fait s’engendrer mutuellement le vivant depuis le figé, le quelque chose depuis le rien. Une certaine idée de l’infini.

Cette dimension est très présente dans ses installations. Souvent très imposantes, plus horizontales que verticales, elles déploient une minutie invraisemblable et captivante. On gravite autour d’elles, à nouveau fasciné par le grouillement capturé entre ces plaques de plexiglas, jusqu’à ce que l’implacable cohérence de l’ensemble surgisse. Soudain, la symétrie de l’installation devient éclatante ; tous ces fils pastel, individus fascinants, forment en fait un ensemble parfaitement ordonné par des lois jusqu’alors invisibles. Il suffisait de faire un pas en arrière et de prendre le bon angle.

The Flux and the Puddle est sans aucun doute la plus puissante de toutes les installations de l’artiste. David Altmejd semble y avoir organisé tout son art : on retrouve l’écoulement des fluides, les bananes et les noix de coco, les corps hérissés de cristaux, le visage enfoncé de Sarah, l’osmose entre l’humain, l’animal, le végétal et le minéral. On est captivé, on cherche le détail, on se retrouve à nouveau à graviter. L’installation mesure plus de trois mètres de haut, pour six de large et sept de long. Chaque angle, coup d’œil révèle une nouvelle information, un détail qui nous avait échappé. Quand vient le moment de laisser sa place, on sait qu’on n’a pas tout vu, qu’on ne verra jamais tout ce que renferme ce petit univers. David Altmejd a conçu The Flux and the Puddle en ce sens.

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Flux se clôt sur les têtes réalisées par l’artiste, toujours fourmillantes de détails, toujours fascinantes de vie. On sort un peu désorienté de ce voyage dans un autre espace-temps, dans les entrailles du multivers personnel de David Altmejd. Une exposition fascinante, qui méritait amplement les plumes des meilleurs journalistes culturels. Tous semblent malheureusement lui avoir préféré Sandra Delaunay.

DAVID ALTMEJD
FLUX
10 OCTOBRE – 1er FEVRIER 2015
MUSEE D’ART MODERNE
11 AVENUE DU PRESIDENT WILSON, 75116 PARIS


sebw
Le Serbe 
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