Paul Durand-Ruel au musée du Luxembourg

Manet, Monet, Renoir, Degas, Pissarro, Morisot, tous ces noms qui incarnent le mouvement impressionniste gravitèrent autour d’un entrepreneur amateur d’art, qui prit le pari de l’impressionnisme et montra une ardeur exceptionnelle pour faire connaître au monde ce mouvement, pour diffuser son goût et conquérir le public. Ce marchant d’art n’est d’autre que Paul Durand-Ruel (1831-1922), et c’est aujourd’hui l’impressionnante carrière de cet homme qui nous est présenté au musée du Luxembourg, à travers plus de 80 toiles qui passèrent entre ses mains.

On s’en doutait un peu, mais on était loin d’imaginer que tant de chefs-d’oeuvre pouvaient se trouver au sein d’une même exposition, qui ne comporte que cinq salles. Durand-Ruel mena toute sa vie un combat pour diffuser et faire accepter l’Impressionnisme, et ses plus belles armes sont ici présentées. Derrière le premier marchand d’art contemporain de l’histoire de l’art se cache un homme paradoxal, qui nous est présenté dès la première salle de l’exposition. « Chez Monsieur Paul Durand-Ruel » tend à évoquer l’appartement de cet amateur d’art qui ressemblait plus à un véritable musée qu’un cocon familial. Ouvert à la visite, de nombreuses toiles étaient exposées en permanence et l’on compara sans grande difficulté l’appartement au 35 rue de Rome à Paris au Musée du Luxembourg, qui exposait à la même époque des toiles d’artistes vivants, mais où l’impressionnisme peinait à s’imposer. Une comparaison si grande que l’on surnomma son appartement comme « le plus merveilleux musée de peinture contemporaine qui soit en France », de quoi illustrer cette impressionnante collection que s’était constituée Durand-Ruel. Des portraits de familles peints par Renoir, dont certaines œuvres qui ne quitteront jamais l’appartement malgré l’engouement de certains musées pour ses toiles, voilà qui illustre bien le goût prononcé pour l’art qu’avait cet entrepreneur. Un homme paradoxal nous avons dit, qui était monarchiste avant tout, mais apporta toujours son soutien à Courbet, fervent défenseur de la Commune de Paris. Un marchand d’art qui fit des affaires bien évidemment et joua énormément avec la spéculation, au point d’acheter et revendre certaines toiles à plusieurs reprises. Quand l’amateur troque l’art pour les bénéfices…

Après avoir fait connaissance avec l’homme, il est temps de se pencher sur sa carrière pour remonter en 1855, année où Durand-Ruel eut un véritable choc esthétique devant l’œuvre de Delacroix, dont deux toiles sont exposées et parmi elles un prêt exceptionnel, L’Honorable Amende, en provenance de Philadelphie. Dès lors, Paul Durand-Ruel qui ne cache pas son goût pour les peintures romantiques et les peintres de l’école de Barbizon, va assurer une continuité économique en reprenant l’entreprise familiale, et une continuité artistique puisque la vente des toiles de ces artistes déjà côtés permettra de financer ceux dans le besoin ceux qui vont nous intéresser maintenant : les impressionnistes.

La troisième partie de l’exposition présente ce qui marquera un tournant décisif dans la carrière de Paul Durand-Ruel : la rencontre avec les impressionnistes, qu’il défendit tout au long de sa vie. Ses premiers achats seront les toiles de Pissarro, mais suivront bientôt les œuvres de Monet, qu’il rencontrera à Londres en 1870-1871. La capitale britannique est indissociable de l’histoire de l’impressionnisme, nombreuses toiles furent achetées à Paris par Durand-Ruel, puis exposées outre-manche. On découvre alors des joyaux de l’impressionnisme exposés habituellement à la National Gallery, comme La Tamise en bas de Westminster de Monet, L’Avenue, Sydenham, de Pissarro où encore l’impressionnant Combat du Kearsarge et de l’Alabama de Manet, qui dépeint un naufrage après une bataille navale : un toile qui nous provient du Philadelphia Museum of Art, un sujet dont Manet nous a rarement habitué.

Outre le fait de réunir nombreux chefs-d’œuvre au sein d’une même exposition, le contexte d’acquisition des œuvres est souvent précisé et l’histoire qui entoure les premiers temps de ces toiles s’offre à nous. On découvre alors que certaines toiles comme L’Avenue, Sydenham, furent jalousement gardées par Durand-Ruel, jusqu’au crépuscule de sa vie. La Tamise en bas de Westminster ne trouva pas d’acquéreur dans un premier temps, et resta cinq ans dans le stock de la galerie. Les plus curieux pourront feuilleter un fac similé du cahier des ventes de Durand-Ruel, afin de connaître l’artiste dont les toiles étaient les plus chères (Degas, vous avez dit Degas ?). Les amateurs de Manet seront également ravis d’apprendre que deux toiles habituellement exposées outre-Atlantique, sont présentes : L’Enfant à l’Epée ainsi que Le Liseur.

Les grandes expositions organisées par Durand-Ruel sont enfin mises à l’honneur, de la grande messe impressionniste de 1876 aux expositions monographiques, ce qui constituait une première dans un milieu où ce genre de présentation était davantage réservé aux artistes récemment décédés. Après une crise qui frappe le monde de l’art pendant presque un décennie, Durant-Ruel reprend ses achats et consacre les premières expositions individuelles, dont celle de Monet est ici évoquée. Si ces expositions monographiques furent des échecs commerciaux, elle recueillirent néanmoins un joli succès critique, principalement pour Monet. Certaines séries comme Les Peupliers ne pouvaient être exposées qu’en galerie, et il était bien souvent impossible pour un acheteur de se procurer la série entière. Toutes les séries de Monet y seront exposées à une exception près, celle de Venise.

1886 marque une année charnière dans la vie de Durand-Ruel, puisque le goût impressionniste se diffuse de l’autre côté de l’océan Atlantique où les amateurs fortunés sont désormais de plus en plus nombreux. Le succès de l’impressionnisme est désormais international, un succès qui n’est désormais plus que critique, mais aussi commercial. Durand-Ruel semble avoir réussi à imposer ces artistes qui apportèrent une nouvelle vision dans la peinture française du XIXè siècle. En 1905, une exposition à Londres est consacrée à plus de 300 œuvres de Manet et des impressionnistes : cette ville qui abritait les premières expositions de ces artistes peu reconnus, présente désormais des peintres qui ont fait leur preuve et dont le succès critique et commercial n’est plus à prouver. De cette exposition, les plus grandes œuvres impressionnistes que nous connaissons aujourd’hui, et nombreuses autres sont toutes réunies au sein de cette salle qui constitue une apothéose pour la carrière d’un entrepreneur, d’un amateur d’art. Se côtoient des Danseuses de Degas, La Musique aux Tuileries de Manet, La femme à la toilette de Morisot, ainsi que les trois Danses de Renoir, réunies après tant d’années de séparation, et qui concluent avec brio ce bal des impressionnistes orchestré par Durand-Ruel.

« Enfin, les maîtres impressionnistes triomphaient comme avaient triomphé ceux de 1830. Ma folie avait été sagesse. »

La musique aux Tuileries
Edouart Manet, La Musique aux Tuileries, 1862, Huile sur Toile, 76,2 x 118,1cm, Londres, The National Gallery

Excellente surprise, le musée du Luxembourg nous livre avec Durand-Ruel, une exposition incontournable de cette rentrée culturelle. Ironie du sort, tous ces chefs-d’œuvre impressionnistes sont aujourd’hui réunis au sein du musée qui exposait autrefois les artistes vivants, lieu où les impressionnistes étaient difficilement acceptés. Ils sont aujourd’hui à l’honneur, et rayonnent plus que jamais à travers le nom de Paul Durand-Ruel. Une bien belle revanche.

Paul Durand-Ruel
Le pari de l’impressionnisme
09-Octobre – 8 février 2015
Musée du Luxembourg
19 Rue de Vaugirard, 75006 Paris

Nicolas – Rédacteur en chef
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