Hokusai, ce «fou de dessin» au Grand Palais

Le mois d’octobre à peine entamé, la rentrée des expositions continue toujours de battre son plein, et voici que la vague de Hokusai s’apprête à déferler sur Paris. Une vague d’une dizaine de centimètres qui, à elle seule, contient tout le génie du maître, et qui déverse sur le public le répertoire richissime d’un artiste en quête permanence de renouvellement, qui nous livre la vision d’un Japon intemporel à travers ses estampes aussi riches et détaillées les unes que les autres. Retour sur un maître japonais qui semble incarner à lui seul tout le savoir-faire artistique de l’estampe au pays du Soleil-Levant, et qui s’inspira pourtant grandement de l’art occidental.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un mot sur l’exposition en elle-même, qui se tiendra du 1er octobre 2014 au 18 janvier 2015, et qui sera entrecoupée d’une relâche entre le 21 et le 30 novembre 2014. Les œuvres de Hokusai étant extrêmement fragiles, la relâche permettra le remplacement de la moitié des estampes par de nouvelles, afin de préserver la conservation de ces trésors japonais. Pas de panique, les estampes phares de l’artiste telles que la Grande Vague ou encore le Fuji rouge, seront toujours présentes puisque plusieurs tirages de la même œuvre seront présentés. Car il faut avoir à l’idée qu’une estampe, à l’inverse d’une toile est généralement tirée en plusieurs exemplaires : vous verrez donc une Grande Vague parmi d’autres mais qu’importe, cela ne nuit en rien à la beauté des œuvres qui nous sont présentées.

Du côté de la France…

Katsushika Hokusai (1760-1849) nous est ici présenté à travers les grandes étapes de sa longue carrière. Une approche purement chronologique qui bénéficie d’une scénographie épurée au plus haut point, nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir sur cela. La première approche avec l’artiste est ici astucieuse, ne comptez pas trouver une estampe du maître au sein de la première salle de l’exposition qui vous transporte dans la France du XIXe siècle, où nous découvrons une nation qui semble fascinée par cet archipel à l’autre bout du monde. Après l’ouverture des relations diplomatiques entre la France et le Japon en 1858, la découverte de l’art japonais va créer un petit bouleversement parmi les artistes et collectionneurs européens. Claude Monet possédait de nombreuses estampes de Utamaro, autre grand maître de l’estampe japonaise, mais également de Hokusai, dont l’influence sur certaines œuvres est flagrante (Sainte-Adresse). Entre les études préparatoires de Bracquemart s’inspirant de l’art de Hokusai, les recherches de Focillon ou encore l’inspiration dans l’art japonais des grandes manufactures françaises, difficile de ne pas ressentir clairement l’influence du maître dont la salle suivante nous présente ses premiers estampes. Et si vous n’êtes toujours pas convaincus de cette relation réciproque entre art français et art japonais, les 36 vues de la Tour Eiffel d’Henri Rivière, dont une partie est ici exposée, mettront probablement fin à vos doutes.

Naissance d’un artiste aux signatures multiples

Après cette introduction, il est temps de se plonger dans les estampes du maître, et de pénétrer dans une quasi obscurité, l’éclairage minimal étant requis pour ne pas endommager les œuvres. Cela crée un climat intimiste qui plonge la pièce dans un silence quasi-complet, où l’on se penche vers chaque estampe pour en admirer le moindre détail. Plus de 300 œuvres sont présentées, ce qui nécessitera un certain investissement du visiteur étant donné la taille relativement modeste de ces réalisations (on est loin, des toiles et des sculptures monumentales de Niki de Saint Phalle qui dansent non loin de là). Néanmoins, on passe d’estampe en estampe sans voir le temps passer tant ces dernières sont riches et variées. Au début de sa carrière, l’artiste ne signe pas encore ses œuvres Hokusai, mais Katsukawa Sunro : c’est là une manie qui ne quittera jamais l’artiste, tout au long de sa carrière, à savoir changer d’identité artistique. Au sein de l’école Katsukawa, l’artiste fait ses premières armes et réalise des estampes commerciales dans la veine de la production de son maître, Katsukawa Shunsho. Acteurs de kabuki, mœurs féminines, Le Pavillon du turbo cornu, Hokusai, ou plutôt Sunro, tend petit à petit à changer ses signatures, et élaborer un style personnel en représentant nombreuses scènes du folklore japonais tels que Les foules prenant le frais en admirant les feux d’artifice du pont de Ryogoku, voire des scènes plus pittoresques comme Enfants jouant au jeu de l’oie. Émane alors de la pénombre de l’exposition la date 1794, date qui nous introduit au sein de la seconde salle et marque un changement de signature chez l’artiste, de Shunro à Sori. Le changement de signature traduit cette volonté de l’artiste à se détacher de l’école Katsukawa, pour prendre à contre-pied sa production actuelle et se tourner cette fois vers des egoyomi, calendriers illustrés et les surimono, gravures réalisées en un seul exemplaire et destinées à un usage privé, à contre courant des estampes commerciales que l’artiste produisait quelques années auparavant. L’aspect luxueux ne bride pas pour autant sa créativité de l’artiste qui va s’atteler à représenter des aspects de plus en plus variés du quotidien japonais, des pièces d’artilleries aux courtisanes, en passant par des représentations beaucoup plus naturalistes du paysage, en témoignent Les Tortues. À ce stade de sa carrière, tout ce qui va caractériser le génie de l’artiste semble être déjà là : une volonté de se renouveler sans cesse, une diversité à l’image de son rythme de production, colossale.

Katsushika Hokusai et les Manga

C’est à l’aube du XIXe siècle (1805-1810) que l’artiste prendre le nom de Hokusai, « le fou de peinture ». Cette fois-ci, il se tourne en grande majorité vers la production d’illustrations pour les livres de lecture, les yomihon, très populaires à cette époque à Edo. Le dessin de Hokusai gagne en expressivité et l’artiste continue de nous surprendre à travers des créations dont on était loin d’imaginer l’existence. Citons les Omocha-e, estampes à découper et à assembler afin de construite une véritable petite maquette d’un bain public. Un coq, remarquablement bien dépeint par le maître est aussi présent a côté des yomihon, où l’influence chinoise se fait clairement ressentir. Non content de se limiter à un seul genre, l’artiste semble représenter aussi bien le japon du XIXe siècle que les contes les plus fantastiques. Et c’est en 1810 qu’il s’attaque à un genre nouveau, celui du manga. Loin du manga tel que nous le connaissons aujourd’hui, les Hokusai Manga ne contiennent pas de Shenron et autres chevaliers du zodiaques mais se veulent comme des véritables manuels de peintures destinés aux jeunes artistes. La quantité de dessins présents dans ces carnets publiés tout au long de la vie de l’artiste est colossale, plus de 3900. En plus de fournir une extraordinaire galerie de formes et de figures aux dessinateurs en herbe, ces Hokusai Manga sont aujourd’hui une véritable mine d’or d’informations sur le Japon de l’époque d’Edo. Insectes, paysages, artisans, paysans, courtisanes, tous les aspects du Japon du XIXe siècle sont contenus dans ces ouvrages, qui dépassent la fonction du simple manuel de peinture aujourd’hui.

« Je sens monter la vague… »

C’est aux trois quart de l’exposition que le visiteur est enfin confronté à la vague tant attendue. L’œuvre phare de l’exposition trône au milieu des 36 vues du mont Fuji, et ne bénéficie d’aucune mise en avant à côté des autres vues. Nous sommes maintenant au début des années 1830, fidèle à lui-même, Hokusai signe cette fois ses œuvres sous le nom de Iitsu, et produit ses estampes qui sont aujourd’hui les plus connues, les ukiyo-e, les estampes du monde flottant. Ces 36 vues semblent nous présenter le mont Fuji non pas comme un simple volcan, mais comme une véritable figure, aux humeurs changeantes. Parfois rouge, sous les orages, où encore noyé dans le paysage maritime de la Vague, le Fujiyama est ici sublimé à travers chaque estampe du maître. Il est d’ailleurs intéressant de se repencher sur la Vague, que l’on regarde avec attention et dont le sens semble véritablement changer lorsque l’on se trouve à quelques centimètres de l’œuvre. Au dernier plan, le mont Fuji, inamovible et statique mais qui semble laisser éclater toute sa colère au premier plan, à travers cette terrible vague dont l’écume s’apparente à une griffe qui va s’abattre sur les navires qui affrontent (en vain ?) cette véritable colère. Une autre série cohabite avec celle des 36 vues du mont Fuji, celle des Voyages au fil des Cascades des différentes provinces, qui nous présentent encore une fois, un japon du XIXe siècle en partie fantasmé autour du thème des cascades, stylisées ici – voire graphiques –, mais non moins remarquables. Un Japon en partie fantasmé ? Les estampes de paysages de Hokusai ne représentent en effet jamais des sites clairement identifiables pour cette série, le motif prévaut sur la vraisemblance topographique des lieux. Faut-il pour autant en vouloir à l’artiste ? Absolument pas, loin des descriptions exhaustives de l’entourage de l’artiste dans les Hokusai Manga, le visiteur est ici invité à voyager à travers le Japon de Hokusai, un univers aussi riche que diversifié.

Passée la huitième salle, la présentation de la vie de l’artiste à travers ses œuvres phares, touche à sa fin. Loin d’avoir uniquement réalisé des estampes de paysage, on découvre un artiste qui avait sans cesse soif d’expérimentation, aux identités multiples et aux renouveaux artistiques nombreux. La production de l’artiste est d’une richesse et d’une variété impressionnante, il est dommage que la scénographie de l’exposition n’appuie pas vraiment ce propos, en nous proposant une succession de salles identiques, sans souligner les transitions entre les différentes périodes de la vie du maître. Hokusai était un bourreau de travail, qui estimait par ailleurs, que toute sa production précédant ses soixante-dix ans ne valait pas la peine d’être comptée. On imagine alors ce qu’aurait été la production de l’artiste si ce dernier avait atteint les cent-dix ans, seuil de perfection de son œuvre à ses yeux.  Si l’artiste est mort avant d’avoir percé le « mystère des choses », son œuvre constitue un témoignage précieux sur le Japon de l’époque d’Edo et sur le génie de ce fou de dessin.

« Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l’âge de cinquante ans, j’avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poisons et des insectes. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait encore plus de progrès ; à quatre vingt-dix ans je pénètrerai le mystère des choses ; à cent ans je serai décidément parvenu à un degré de merveille, et quand j’aurai cent dix ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. »


Nicolas – Rédacteur en chef
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Hokusai
Grand Palais
01 Octobre – 18 Janvier 2015
Tarif plein : 13€ / Réduit : 9€

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