Marcel Duchamp, la peinture, même

Du 24 septembre au 5 janvier, le Centre Pompidou revient sur le parcours de l’insatiable Marcel Duchamp avec une exposition complète et audacieuse, qui entend bien nous rappeler que le plus fameux dynamiteur de l’art contemporain a d’abord été un peintre curieux et gorgé d’influences. Marcel Duchamp, la peinture, même est complexe et limpide, à l’image de l’œuvre qu’elle dissèque : une réussite.

Marcel Duchamp, L.H.O.O.Q, détail, 1919
Marcel Duchamp, L.H.O.O.Q, détail, 1919

L’exposition s’organise autour d’une volonté de contextualisation de l’œuvre peinte de Marcel Duchamp. Au fil des huit salles qui la composent, le spectateur assiste à une progression à la fois chronologique et thématique jusqu’à l’acmé finale : le mythique La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Sciemment abandonnée en 1923 par l’artiste après plus de dix ans de réflexion et de travail, cette œuvre étrange, souvent considérée comme l’une des plus riches du XXe siècle, semble compiler tout ce qui sut retenir l’intelligence phénoménale de Marcel Duchamp ; elle est aussi une émanation éclatante de ses conclusions révolutionnaires concernant l’art. Marcel Duchamp, la peinture, même explore la maturation par la peinture de cet échec magnifique.

En effet, à partir du début des années 1910, chaque toile que réalise Marcel Duchamp le destine déjà à la réalisation de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. A cette époque, il se présente comme un peintre ; quelques années plus tôt, suivant l’exemple de son frère Jacques Villon, il était avant tout caricaturiste. Ses dessins volontiers tendancieux portent la marque d’un début de siècle frénétique et érotisé. C’est le thème de la première salle, Climat érotique, tapissée de revues d’époque débordantes de réclames explicites et de projections pour adultes sur le thème de la mariée. Les légendes qui accompagnent les caricatures de Marcel Duchamp portent la trace de son goût et de son talent pour les jeux de mots ; ces quelques gaudrioles sont déjà emplies de ce que l’artiste s’apprête à devenir.

Portrait du père de l'artiste, 1910
Marcel Duchamp, Portrait du père de l’artiste, 1910

Bien qu’il affirme avoir grandi dans un clan d’humoristes, Marcel Duchamp a été élevé au sein d’une famille d’artistes et sa technique, parfaitement maitrisée, s’en ressent dès ses débuts sur toile. Avide, ayant dépassé la caricature, il s’essaye à tous les genres, tous les mouvements. Rien ne semble vraiment lui convenir, il se lasse de cette peinture bêtement rétinienne. Il aspire à l’esprit. Ses élans fauvistes originels, éclatants en nus généreux et ramassés, se teintent vite d’abstraction et se stylisent pour aboutir à des toiles symbolistes : désormais, l’idée prime. L’influence de Cézanne et de Manet, qu’il considère pourtant comme « le grand homme » s’efface. Cécile Debray, la commissaire d’exposition, place une précieuse citation de Marcel Duchamp sur chaque cartel ; on explore ainsi, par les propres mots de l’artiste, son goût immodéré pour les toiles d’Odilon Redon et les poèmes de Mallarmé. Ce sont les deuxième et troisième salles de l’exposition, qui ne manquent pas de replacer l’œuvre de Duchamp dans son époque, qui découvre les rayons X. Marqué par ces ondes invisibles, il nimbe ses toiles d’émanations obscures, à l’image de son inoubliable Portrait du père de l’artiste. Le voilà peintre de l’invisible.

La quatrième salle, Déthéoriser le cubisme, est l’occasion pour le spectateur de comprendre enfin l’étape déterminante que représente le Nu descendant l’escalier n°2 dans la carrière de Marcel Duchamp qui, en 1911, toujours enveloppé de vapeurs symbolistes, emprunte au futurisme pour développer une peinture du mouvement. Sa palette sombre emprunte à celle de ses confrères de Puteaux, mais la représentation simultanée de toutes les faces d’un volume l’intéresse moins que parvenir à saisir l’infinité des étapes d’une translation, d’un déplacement. Une fois de plus, Marcel Duchamp, la peinture, même inscrit l’artiste dans son temps à l’aide de tirages chronophotographiques, d’ouvrages dédiés à l’étude du mouvement, de toiles, de dessins, d’études et de sculptures où se chevauchent les traits d’un homme qui marche, d’un oiseau qui s’envole, d’une jambe schématisée qui amorce un pas. Autant de clichés et de croquis savamment annotés, cycliques, industriels, judicieusement choisis en ce qu’ils soulignent la future obsession de Duchamp pour la mécanique.

Etienne-Jules Marey, Envol du Goeland, 1870
Etienne-Jules Marey, Envol du Goeland, 1870

C’est en effet la machine qui, en se joignant au mouvement et à l’érotisme des débuts, détermine l’iconographie définitive de Marcel Duchamp au cours de l’année 1912, au moment où il commence à élaborer ses notes pour La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Industrielle, elle produit un mouvement d’une fluidité hypnotique ; on regrette que l’exposition n’offre pas aux spectateurs cette vision fascinante et bizarrement érotique, extrêmement révélatrice du mode de pensée de Marcel Duchamp. Il dit de Picabia : « C’est une vis avec des vices. » Les amateurs d’Industrial porn savent mieux que quiconque de quoi il est question. Ainsi le corps et la machine se lient-ils dans son œuvre, sous le signe du sexe et du mouvement. C’est le thème de la cinquième salle, Pudeur mécanique, qui explore également le goût prononcé de Duchamp pour les échecs. C’est « une mécanique, puisque cela bouge » explique-t-il. Aurait-t-il, une fois de plus, suivi les traces de son frère, lui aussi grand amateur de ce jeu ? Quelques études de pions signées Jacques Villon laissent apparaître un intrigant cheval mécanique. Des croquis préparatoires de Duchamp pour le Portrait de joueurs d’échecs, références directes à Cézanne et à ses débuts dans la peinture, leur répondent. C’est le grand plaisir de Marcel Duchamp, la peinture, même : plonger le spectateur dans un entrelacs d’échos, dense mais limpide. Et on comprend, toujours plus, l’œuvre et l’artiste.

La sixième salle, Inconscient organique (mécanique viscérale) éclaire les influences et les circonstances de la fusion de plus en plus profonde de la chair et de la mécanique dans la production picturale de Duchamp. A l’été 1912, l’artiste s’installe à Munich. Il visite les musées, c’est l’occasion de se gorger des chairs de Cranach, que l’on retrouve sur sa Broyeuse de chocolat numéro un. Pour la première fois, le projet de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même surgit dans son esprit. Il explique : « Mon séjour à Munich fut la scène de ma libération complète, alors que j’établissais le plan général d’une œuvre à grande échelle qui devait m’occuper pour une longue période ».D’un point de vue biographique, cette salle est sans doute la plus intéressante ; elle met en lumière le moment où Marcel Duchamp bascule définitivement dans la préparation minutieuse de son œuvre grandiose. Elle répond également à Pudeur mécanique en exposant une cire anatomique et un écorché des muscles dorsaux, deux pièces fragiles et sensuelles comme la Vénus de Cranach qui leur fait face. Voilà la machinerie secrète du corps telle que Duchamp semble la fait apparaitre sur sa Mariée, qui succède à sa Vierge. Les fondations de la partie supérieure du Grand Verre sont posées ; on y arrive, doucement.

Big_Gallery_Image_73
Marcel Duchamp, Broyeuse de chocolat numéro un, 1913

« Peinture de précision et beauté d’indifférence », la septième salle, retrace l’abandon de la qualité sociale d’artiste par Marcel Duchamp. 1913 ; célèbre aux Etats-Unis, ignoré en France, devenu bibliothécaire, il se gorge d’ouvrages destinés à parfaire ses connaissances et sa maitrise technique en vue de La Mariée mise à nue par ses célibataires, même. C’est une salle remplie, très remplie, mais toujours judicieuse. Duchamp accumule les notes sur tous les sujets, apprend sans discontinuer, griffonne des calembours, expérimente de nouvelles techniques et de nouveaux matériaux. Ses premiers Ready made voient le jour, il peint la Broyeuse de chocolat numéro un, une machine aux formes rondes, précises, dont les teintes charnelles rappellent Cranach. Elle préfigure la partie inférieure du Grand Verre, tout comme les fameuses silhouettes des Neufs Moules Mâlic, prisonnières du verreForce est d’avouer qu’à ce point de l’exposition, on fatigue un peu. L’art de Duchamp, toujours sensé, se fait néanmoins plus ouvert, complexe et intriqué que jamais ; les éléments qui visent à faciliter notre compréhension sont si nombreux qu’on peine à éponger, encore, tout ce qu’il a su emmagasiner.

Arrive le dernier moment, le dernier espace : La Mariée mise à nue par ses célibataires, même, enfin. Il s’agit en fait d’une reproduction, réalisée sous le contrôle de la seconde épouse du peintre, Alexina Duchamp. Deux plaques de verres assemblées, deux mètres cinquante de haut. Marcel Duchamp l’a entamée dès son arrivée aux Etats-Unis, en 1915. Huit années de travail pour une œuvre qui apparait d’autant plus puissante qu’elle nous semble désormais familière. Il y a l’érotisme, la mécanique du corps et de la machine, les vapeurs de son époque symboliste, les Neufs Moules Mâlic, la Broyeuse de chocolat, la Mariée. Tout est là. On sait désormais comment les parties de ce tout ont été élaborées, usinées, peaufinées au fil du temps par l’artiste ; son sens n’en reste pas moins insaisissable. Depuis 1923, les interprétations de La Mariée mise à nue par ses célibataires, même n’ont cessé de se multiplier. Marcel Duchamp conclut, clair et énigmatique, comme d’habitude : « Je voulais m’éloigner de l’acte physique de la peinture. J’étais nettement plus intéressé à recréer des idées dans la peinture […] Je voulais remettre la peinture au service de l’esprit. » On sort bien de là avec l’esprit chargé d’une insatiable curiosité ; peut-être ne nous a-t-il jamais souhaité quoi que ce soit d’autre.

Marcel Duchamp, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même , 1915-1923
Marcel Duchamp, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, 1915-1923

D’aucuns regrettent que la démarche de Duchamp soit rendue si accessible par l’exposition, au dépend de sa folie et de sa vivacité. Un artiste à ce point explosif, décloisonné ; comment peut-on oser disséquer un tel spécimen plutôt que de le considérer immédiatement dans sa beauté entière et abrupte ? Ces féroces et cryptiques érudits, tout infusés de l’esprit du maitre qu’ils sont, n’ont probablement jamais eu à comprendre Duchamp pour l’apprécier. Grand bien leur fasse. Pour les autres, Marcel Duchamp, la peinture, même est une occasion inespérée de découvrir le maitre pas à pas, dans tout ce qu’il a de plus labyrinthique et cohérent. Armez-vous de courage, cependant ; Marcel Duchamp, la peinture, même, est aussi dense que captivante. C’est dire.


sebw
Le Serbe – Rédacteur
> Tous ses articles
> Twitter

2 thoughts on “Marcel Duchamp, la peinture, même

  1. Marcel Duchamp n’est rien d’autre qu’un génial mystificateur qui a malheureusement ouvert la voie au grand n’importe quoi de l’art contemporain…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s