Niki de Saint Phalle, héroïne avant-gardiste au Grand Palais

Niki de Saint Phalle au Grand Palais, c’est certainement l’une des expositions les plus attendues du grand public à la rentrée. Tout le monde connaît l’héroïne, l’artiste star, l’auteur des Nanas, ces sculptures-signatures, fécondes et colorées qui firent sa renommée. Peu se souviennent de la violence, de l’avant-gardisme, de l’engagement sous-jacent à son œuvre. L’histoire de l’art s’est trop peu penchée sur le travail de cette artiste femme, paradoxalement l’une des plus populaires et précurseurs de la seconde partie du XXe siècle. Et aujourd’hui, n’est-ce pas grâce à la volonté de femmes placées aux plus hautes sphères des milieux de l’art que Niki de Saint Phalle trouve toute sa place pour être redécouverte dans la profondeur de son art ?

En effet, après l’exposition elles@centrempompidou, Camille Morineau, commissaire de l’exposition réaffirme ses intentions de promouvoir le travail des artistes femmes du XXe s., considérant que son exposition à Beaubourg en 2009-10 « n’était qu’une phrase dans un livre restant à écrire ». Ainsi nous offre-t-elle la possibilité d’une relecture exhaustive et cohérente de l’œuvre de Saint Phalle, à travers un parcours thématiques et initiatique en huit étapes : « Peindre la violence », « L’art à la carabine », « Napoléon en Jupons », « Une nouvelle société matriarcale », « Le Nana Power », « Le Rêve de Diane », « Mère dévorante, père prédateur » et « Le grand public est mon public ». Les multiples facettes de l’œuvre de l’artiste, guidées par les expériences marquantes de sa vie – oscillant entre violence outrageuse et jovialité excessive – sont appuyées par une scénographie claire, efficace, souvent théâtrale. 175 œuvres et archives inédites, maquettes et films permettent d’envisager l’ampleur de son art aux frontières du happening, de l’art public, « social » et féministe. Le parcours, non chronologique s’effectue sur deux étages, ponctuées de vidéos de l’artiste présentant son travail. Le premier est consacré à la femme, le second accueille Les Tirs, dont l’homme est la cible, mais également les créations monumentales et publiques de l’artiste, comme Le Jardin des Tarots en Toscane à la fin des années 60, où encore les chimères du Rêve de Diane. 

« Très tôt je décidai de devenir une héroïne. Qui serai-je ? George Sand ? Jeanne d’Arc ? Napoléon en jupons ? »

Née Catherine Marie-Agnès de Saint Phalle au début des années 1930, dans un milieu aristocratique et catholique, Niki se rebelle dès son plus jeune âge contre sa condition de femme dans la société américaine conformiste. Mannequin pour Vogue, le Harper’s Bazaar et Life Magazine en 1948, elle se marie l’an suivant avec Harry Mathews, l’écrivain oulipien dont elle aura une petite fille. C’est dans ces années, suite à son internement pour soigner ses crises nerveuses, que la jeune femme choisit de devenir artiste, autodidacte de surcroît, et commence à peindre ses premières toiles, largement inspirées des Drippings de Pollock, des assemblages néo-dadas de Rauschenberg, de Jasper Johns, dans un but thérapeutique. Artiste cultivée de part ses voyages et la fréquentation des milieux artistiques et littéraires de son temps, elle entreprend une série de tableaux qui cherchent à réconcilier l’Ancien et le Nouveau continent dont elle est originaire. Cependant, en devenant épouse et mère très tôt, elle retombe dans le carcan tant redouté, ce qui se ressent dans ses toiles marquées par une violence non dissimulée. C’est ce que nous racontent les premières salles, avec des œuvres le plus souvent inconnues du spectateur.

D’une part, on a ces grandes toiles proches de l’art brut, largement inspirées de Pollock, des Néo Dadas, de De Kooning, de Fautrier aussi, et qui peuvent évoquer des paysages nocturnes, lunaires même, avec cette ligne d’horizon assez basse, un ciel parsemé d’éclats de peinture blanche contrastant sur un fond sombre, sortes d’étoiles, d’astres. La matérialité même de l’œuvre est saisissante. L’artiste use de l’assemblage ; dès lors la peinture en pleine pâte se mêle aux objets du quotidien – vices, grains de café, poêles, objets tranchants, outils, brosses, morceaux de jouets s’assemblent pour créer des compositions originales, énergiques, parfois chaotiques. D’autre part, on a des assemblages sur bois d’objets divers et variés, qui jouent sur le même registre – violence et spontanéité en ressortent nettement. C’est le caractère autodidacte que Niki affirme sans cesse qui transparaît ici. L’artiste ne connaît pas encore les Nouveaux Réalistes en 1959, mais son travail se rapproche des intentions de ces derniers d’opérer à un « recyclage poétique du réel ».

La salle suivante dévoile au spectateur des œuvres plus connues du travail de Niki puisqu’on aperçoit les premières Mariées, Accouchements et Déesses qui peuplent son œuvre. Elles relèvent également d’assemblages significatifs d’objets, de l’accumulation de déchets, de poupées, jouets, fleurs, à la manière des Nouveaux Réalistes qui se servent d’objets du quotidien dans leur œuvre. Féministe dans l’âme, marquée par la lecture du Deuxième Sexe (1949) de Simone de Beauvoir, Niki de Saint Phalle fait figure de précurseur lorsqu’au début des années 60, elle érige la femme en tant que sujet principale de son œuvre. Elle montre l’ambiguïté de sa condition et de son rôle dans la société, à la fois soumise, déesse, sorcière, accoucheuse, prostituée et héroïne d’un monde à créer. Ses héroïnes prennent divers visages, mais sont toutes des avatars de l’artiste obsédée par la création et de la femme contemporaine dont elle interroge l’érotisme et le rôle. Des femmes fécondes et colorées, aux courbes exagérées évoquent les divinités païennes tandis que les Accouchements présentent la femme, mère et ogresse, souffrant de l’enfantement et de la soumission au rôle maternel, avec une plasticité très crue, un assemblage complexe non sans évoquer nos viscères.

« Pour moi, me sculptures représentent le monde de la femme amplifié, la folie des grandeurs des femmes, la femme dans le monde d’aujourd’hui, la femme au pouvoir. »

On sait que très vite, Niki renonce à articuler sa vie de femme à celle d’artiste. Pour réussir dans son art, elle laisse la garde de sa petite Laura à son père et divorce. Elle saura incarner la réussite et l’indépendance de la femme dans un milieu de l’art essentiellement masculin en étant reconnue de son vivant : « Quand une femme veut réellement monter au sommet de l’art international, elle y arrive. J’en suis la preuve vivante ! » déclare-t-elle. Elle sera par ailleurs la seule femme intégrée au groupe des Nouveaux Réalistes par Pierre Restany et Jean Tinguely. Comme eux, l’artiste fait le lien entre l’art, la vie et la société. Elle veut assoir une nouvelle société matriarcale constatant l’échec du communisme et du capitalisme. Les Nanas, qui prolongent ses Déesses, sont faites de laine et de papier mâché, puis de résine, elles gardent leurs formes généreuses et leurs couleurs criardes. Elles croissent et s’ouvrent au public dans le cas de l’installation Hon, une Nana maison, « cathédrale » et « kermesse », géante et éphémère, réalisée à Stockholm et qui comprenait des films, un planétarium, des œuvres… Les Nanas se déclinent en gracieuses danseuses, en déesses immobiles, femmes sexy et joyeuses mais aussi en guerrières redoutables à mesure que les matériaux évoluent, du papier mâché, à la céramique émaillée, au ballon gonflable, à l’orfèvrerie. Elles sont les figures de proue de l’engagement politique et social de Niki pour les droits de la femme, contre le racisme, en faveur des droits civiques, pour sensibiliser la population face au Sida. On a trop souvent dégagé une interprétation superficielle, essentiellement décorative de ses œuvres en omettant leur caractère social et militant.

Au côté des Nanas, c’est aussi les lettres d’amour de Niki à Jean Tinguely que vous pourrez découvrir, bariolées et naïves, remplies de questions, de dessins enfantins et de mots doux qui attestent de leur relation fusionnel jusqu’à la mort de Jean et d’une carrière commune pendant plus de trente ans.

« Elles mangent, elles mangent, elles mangent. »

La suite de la visite contraste avec l’atmosphère enjouée de la salle dédiée au Nana Power. Après la Nana comme mère idéale et protectrice, Niki s’attache aux Mères dévorantes car selon elle : « Nous connaissons tous dans notre vie la bonne et la mauvaise mère. Autrement dit, j’ai déjà représenté la bonne mère avec les Nanas, je me consacre désormais à son antithèse, à cette mère qu’on aimerait ne pas être ». Cette série de sculptures est propre à exprimer la culpabilité de l’artiste ayant abandonnée sa petite fille, mais peut-être aussi une certaine rancune vis-à-vis de sa propre mère, bourgeoise docile, anti-modèle contre lequel elle s’est très tôt rebellée : « Vous aviez accepté ce qui vous avait été transmis par vos parents : la religion, les rôles masculin et féminin, vos idées sur la société et la sécurité. » Les œuvres qui en découlent sont étonnantes et très théâtrales. Des femmes obèses, pourvues d’un visage repoussant, dégoulinantes dans leur robe à fleurs prennent le thé, promènent une araignée, se regardent dans leur coiffeuse. Plus loin, c’est à son père que Niki s’en prend, ce père prédateur, dont elle fut victime du viol lorsqu’elle n’avait que onze ans, et dont elle simule l’enterrement. Bien plus critiques, ces œuvres, montrent la femme dégradée, la mémère, grotesque et déconcertante.

« J’ai eu la chance de rencontrer l’art parce que j’avais sur un plan psychique, tout ce qu’il faut pour devenir une terroriste. Au lieu de cela j’ai utilisé le fusil pour une bonne cause, celle de l’art. »

Le second niveau présente une grande collection de tirs, de leur genèse aux œuvres qui en découlent. C’est après sa rencontre avec Jean Tinguely en 1961 que ce type de production apparaît dans son travail. Niki fabrique des objets en plâtre auxquels elle suspend des poches de peinture criarde, recouvre le tout de peinture blanche et invite le public à tirer à la carabine dessus. Le résultat est aléatoire, violent et provocateur en ce sens qu’il vise à parodier l’Expressionnisme abstrait, l’Action Painting en particulier et symbolise la chute de la peinture. « J’imaginais la peinture se mettant à saigner. Blessée de la manière dont les gens peuvent être blessés. Pour moi, la peinture devenait une personne avec des sentiments et des sensations. » dira-t-elle. Mais Les Tirs, c’est aussi une manière qu’elle a de se purger de sa haine de l’homme et de canaliser son agressivité par un rituel destructeur. Portrait of my lover, dont le visage est une cible sur laquelle les visiteurs jettent des fléchettes, en est un parfait exemple. Des œuvres plus tardives présentent des scènes chaotiques et sanglantes ou blasphèmes ; la peinture saigne.

« L’imaginaire c’est mon refuge, mon palais. Le bonheur est l’imaginaire, l’imaginaire existe… Quand on a de la fantaisie à en revendre, le rêve est un pur laboratoire mental où l’on fabrique les illusions du paradis solitaire.»

Plus enchanteur, Le Rêve Diane est une mise en scène de l’univers onirique de l’artiste fait de chimères tantôt enfantines et accueillantes, tantôt effrayantes et monstrueuses. Des animaux hybrides et multicolores se déploient dans un espace noir et infini, écho à l’espace mental des rêves de l’artiste.

« Pour VOUS j’ai conquis le monde »

Enfin, l’exposition se clôt par la présentation des œuvres publiques de l’artiste dont Le Jardin des Tarots est la parfaite illustration. Cette salle apaisante présente des maquettes de ses projets monumentaux et architecturaux, des réalisations le plus souvent autofinancées et dédiées au grand public. Le choix d’un art public est précoce, c’est la première femme à s’adonner à des réalisations aussi colossales, dont la très belle fontaine placée devant l’entrée du musée, un détour près de Beaubourg pour admirer la Fontaine Stravinsky ou au Cent Quatre qui accueille ponctuellement la Cabeza, pourront vous donner un exemple et compléteront judicieusement votre visite. Niki de Saint Phalle fut soucieuse de colorer l’existence des autres, de partager sa joie et sa fantaisie. Elle laisse derrière elle des jardins enchanteurs qui sont l’œuvre d’une vie, mais qu’hélas seul un voyage vous permettra de découvrir, au-delà de l’espace du musée.

GRAND PALAIS 
3, AVENUE DU GÉNÉRAL EISENHOWER,
 75 008, PARIS
17 septembre 2014 –  2 février  2015
TOUS LES JOURS 10H À 22H (20H LES DIMANCHE, LUNDI )
FERMETURE HEBDOMADAIRE LE MARDI
FERMETURE EXCEPTIONNELLE LE 1ER MAI ET LE 14 JUILLET

marie

Marie

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