L’actionnisme viennois, bête et méchant ?

Vienne a été la matrice de bien des scandales artistiques. Le procès de Schiele, La Médecine de Klimt ; les expressionnistes, les romantiques et les postromantiques, obsédés de sexe et de mort, n’ont jamais manqué de semer un trouble progressiste dans l’art européen depuis la capitale autrichienne. Les actionnistes viennois sont les dignes héritiers de cette culture de la controverse et de la provocation. Traumatisés, définitifs et scandaleux, ils ont surgi des décombres de la Seconde Guerre mondiale à l’initiative de trois artistes : Hermann Nitsch, Otto Muehl et Adolf Frohner.

Tout commence en juin 1962. Nitsch, Muehl et Frohner clouent leur manifeste sur la porte d’une cave avant de s’y emmurer. Ils y demeurent trois jours. Quand ils en émergent, libérés par leur public, l’actionnisme viennois est né ; il prêche un nouvel art direct, vivant et global. Un art d’action, qui se touche, qui s’entend, qui se sent. A l’instar d’une myriade de mouvements surgis de l’après-guerre, il est l’avant-garde européenne, l’un des instigateurs de l’arrivée définitive de la performance dans le paysage artistique mondial. En faisant d’elle son principal moyen d’expression, l’actionnisme viennois va susciter de violentes controverses. Plus de cinquante ans plus tard, toutes ne sont pas encore éteintes.

Un tel fait d’armes se mérite. Et pour cause : tout juste engendrés, les actionnistes viennois s’efforcent d’atteindre le statut d’artistes les plus transgressifs et répugnants que la terre ait jamais porté. Le corps en tant que contenant est érigé en surface et en moyen; ils se mutilent, se couvrent d’excréments et de vomissures, consomment leur urine, dépècent et éventrent des cadavres de vaches et d’agneaux. Leurs performances, souvent sanglantes et sexuellement explicites, horrifient les bourgeois lisses et conservateurs de la capitale autrichienne, qu’ils détestent avec rage. Très vite, le bruit court, la réputation des actionnistes gonfle et un petit cercle de fidèles se forme autour des pères du mouvement.

nitsch

Les performances et les expositions se multiplient, toujours dans des caves, toujours plus provocantes. Le scandale couve. Frohner, en désaccord avec les positions artistiques de plus en plus radicales prônées par Nitsch et Muehl, finit par se désolidariser du monstre qu’il a créé. Deux nouveaux artistes, Rudolf Schwarzkogler et Gunter Brüs, rejoignent le mouvement. La réputation des actionnistes enfle encore.

Elle enfle tant et si bien que les autorités finissent par avoir vent de leurs frasques obscènes. Elles les goûtent peu. En 1963, à l’occasion de la première manifestation publique du mouvement, la police arrête Otto Muehl. Pour son art, il est condamné à quatorze jours de prison. Il y retournera, pour son art. Bon nombre des principaux représentants de l’actionnisme viennois ont connu, parfois à de multiples reprises, les tribunaux et les cellules. Cette première incarcération reste malgré tout la plus marquante de l’histoire des actionnistes ; elle est la preuve éclatante qu’ils gênent bel et bien.

Alors ils continuent en ce sens, ne désirant rien plus que susciter l’effroi et la révulsion. Les différents représentants du mouvement partagent cette volonté invincible de repousser les frontières de l’art, d’exploiter sa qualité de matrice à émotions pour horrifier avec une intensité jamais atteinte jusqu’alors. Les actionnistes cherchent à engendrer un traumatisme cathartique chez le spectateur, à le pousser dans les serres du monstre qu’il refoule. Ce monstre caché, pensent-ils, a permis le fascisme ; il doit être débusqué, confronté et apprivoisé par le dépassement des barrières derrière lesquelles il gronde, la bienséance, le tabou, les conventions. Muehl, Nitsch, Schwarzkogler et Brüs, enfants brûlés par la guerre, savent que l’Autriche des années soixante couve encore les braises du nazisme. Alors, malgré les arrestations, ils poursuivent leur œuvre.

muehl-performance

Tous entretiennent des thèmes qui leurs sont propres. Nitsch s’attache au mythe et à la religion. Ses performances millimétrées et ritualisés à l’extrême sont les plus sanglantes de toutes. Muehl est obsédé par la destruction créative, qu’il s’agisse des toiles qu’il massacre à coups de hache, des armoires qu’il tente de jeter par la fenêtre ou des corps grotesques et brisés de ses performances ; par l’étude de la sexualité, il aime aussi à réfléchir au masochisme. Brüs, fervent adepte de l’automutilation, place la chair, son analyse et ses extrêmes limites au centre de son art. Schwarzkogler, lui, est proche de Brüs en ce qu’il s’intéresse au morcellement du corps et à l’universalité de la douleur.

Au début des années soixante-dix, le mouvement actionniste éclate finalement, endolori par sa puissance lourde et monotone. Il a accédé à la reconnaissance internationale en 1966, à l’occasion du Destruction In Art Symposium de Londres, au cours duquel Brüs, Muehl et Nitsch ont rencontré les membres clés du Fluxus. Brüs retourne à l’art pictural et à l’édition, Muehl créé la Friedrichsof Commune, une secte libertaire qui finira par l’envoyer en prison pour détournement de mineur, Nitsch reste fidèle à ses performances sanglantes et démesurées. Shwarzkogler s’est défenestré en 1969 ; d’aucuns racontent qu’il a plongé vers la mort en tentant de reproduire le célèbre Leap into the void de Klein. Il n’avait jamais été emprisonné pour son art.

nitsch-théâtre

On peine toujours à mesurer la puissance de l’impact actionniste sur le paysage artistique autrichien, européen et mondial. La violence du mouvement rebute bon nombre d’observateurs, d’historiens et d’analystes. C’est dommage ; en plus d’avoir activement participé à l’éclosion de la performance, les actionnistes viennois ont apporté une grande visibilité au milieu de la vidéo expérimentale et au travail fondateur du réalisateur Kurt Kren. Ils ont également servi de terreau à l’actionnisme féministe de la très influente et prolifique Valie Export.

Aujourd’hui, seul Hermann Nitsch poursuit l’œuvre qu’il a entamée en créant l’actionnisme. Le Théâtre des Orgies et Mystères, qu’il a théorisé en 1957 comme une performance qui sollicite tous les sens de ses participants au travers d’un grand nombre de formes artistiques, en est la pierre angulaire. Toujours représentée de temps à autres dans le château de Prinzendorf, dont il est propriétaire depuis 1971, elle est une manifestation moderne de l’Œuvre d’art totale telle qu’elle a été conceptualisée par Wagner. Finalement, les actionnistes viennois n’ont jamais été que des romantiques de l’après-guerre.


sebw
Le Serbe – Rédacteur
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