Richard Serra, la sculpture monumentale à l’épreuve du post-minimalisme

Figure majeure de l’art post-minimaliste, le sculpteur contemporain américain Richard Serra a choisi le métal comme matériau principal de son œuvre. Aboutissant à de véritables sublimations du métal, ses œuvres à la beauté étrange et presque menaçante, étonnent et interpellent le spectateur, créent parfois la polémique, mais ne laissent jamais indifférent.

Richard Serra, Portrait. Photo: Markus Tretter. © Richard Serra/VBK, Wien, 2008, Kunsthaus Bregenz.
Richard Serra, Portrait. Photo: Markus Tretter. © Richard Serra/VBK, Wien, 2008, Kunsthaus Bregenz.

Richard Serra est né en 1939 à San Francisco. Un de ses premiers souvenirs remonterait à 1943 : le jour de son quatrième anniversaire, l’enfant découvre le lieu de travail de son père, un chantier naval : « Quand nous sommes arrivés, se souvient-il, un cuirassé noir, bleu, orange se balançait pour ainsi dire sur un perchoir. Le tout était disproportionnellement horizontal, et ressemblait, aux yeux d’un enfant de quatre ans, à un gratte-ciel allongé […]. La foule assistant [au départ du navire] se rassembla quand le cuirassé passa de son stade d’énorme poids inflexible à celui d’une structure libre, flottante en dérive. Mon intimidation et mon étonnement liés à ce moment n’ont jamais disparu. Tout le matériau brut dont j’avais besoin est contenu dans ce souvenir qui s’est transformé en un rêve récurrent. ». Son apprentissage débute officiellement en 1961 lorsque Serra quitte la Californie pour New Haven dans le Connecticut et s’inscrit à l’université Yale où il obtiendra son bachelor puis son master of arts. Parallèlement à ses études et pour les financer, il travaille dans des aciéries, où il observe comment le métal est ciselé, emboîté, enroulé, entassé, fendu, percé, tendu. En 1965, une bourse d’études lui permet d’entreprendre un voyage à Paris. Quotidiennement, il se rend à l’atelier de Brancusi reconstruit par le Musée national d’Art moderne. Athènes, Istanbul, l’Espagne et l’Afrique du Nord ainsi que l’Italie constituent les étapes suivantes de son périple.

Oeuvres des débuts, un anti-forme?

À son retour, il amorce une pratique sculpturale dont les premiers résultats – des cages en bois remplies d’animaux empaillés – seront présentés la même année à l’occasion de sa première exposition personnelle à la Galleria La Salita à Rome. De retour à New York fin 1966, Serra est confronté à un art minimal en plein essor. Il côtoie les plasticiens Robert Smithson, Bruce Nauman. Un point commun rassemble ces artistes : ils interrogent les propriétés de leurs matériaux et médiums respectifs afin d’en dévoiler l’essence. Les travaux produits par Richard Serra à partir de 1967 répondent à une logique expérimentale. Ils font appel à une variété de matériaux qui englobe aussi bien le caoutchouc, la fibre de verre, le latex et le néon. Un principe aléatoire régit la plupart de ses œuvres que l’on peut affilier à ce que l’on nomme communément l’anti-forme. Les Scatter pieces (« pièces dispersées ») comptent parmi les travaux majeurs de cette première période. Composées de baguettes de métal, de bandes de latex et de fils de fer recouverts de caoutchouc, ses œuvres investissent l’espace sans se soucier de concepts formels préétablis. L’artiste se contente de jeter les lanières de métal, de latex et de caoutchouc en l’air afin de laisser les matériaux épouser leurs configurations formelles sur un sol qui leur sert de support. Le résultat n’est pas sans rappeler l’esthétique de Jackson Pollock, dont Serra admet que ses œuvres conservent des traces. Les Scatter pieces sont des œuvres qui se veulent éphémères (certaines des interventions ont toutefois été reproduites par l’artiste ultérieurement) et surtout spécifiques aux lieux de leur conception, ce qui rend a priori tout déplacement improbable.

Untitled (Scatter Piece); original 1968 installation at Leo Castelli Gallery; © Copyright Robert Morris.
Untitled (Scatter Piece); original 1968 installation at Leo Castelli Gallery; © Copyright Robert Morris.

Les environnements urbains et naturels

Les années 1970 correspondent dans la trajectoire de l’artiste à un nombre croissant d’interventions, principalement en plein air, dans des environnements urbains ou naturels. Elles soulignent, chez le sculpteur, une dextérité et une remarquable capacité d’adaptation aux espaces investis. Répondant presque exclusivement à des commandes à la fois publiques et privées, l’artiste ne conçoit les pièces qu’après s’être rendu sur les lieux. Richard Serra reconnaît que les œuvres réalisées dans la nature traduisent une capacité d’ouverture sur l’espace environnant. « Dans les pièces produites dans des paysages, nous dit Serra, la redéfinition du site devient le contenu de l’œuvre. La mise en place d’éléments sculpturaux dans un cadre champêtre incite le spectateur à s’attacher à la topographie d’un site qui sera parcouru, tandis que, même si dans les œuvres conçues spécifiquement pour un contexte urbain la structure »

La découverte du métal

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Richard Serra, atelier 1968

Les premières œuvres réalisées par Serra sont des projections de métal fondu sur les murs et sont directement influencées par l’expressionnisme abstrait. En 1968, il réalise « Splashing« , une projection de métal fondu et de plomb liquide sur le mur et le plancher, dont le processus très pictural donne naissance à « Thirty-Feet of Lead Rolled Up« . Mais dès 1969, il réalise des « Props », sculptures en acier composées d’un assemblage de plateaux, rouleaux, rectangles ou tuyaux soutenus par des tiges en plomb, dont « One Ton Prop » est un parfait exemple. Le poids de l’acier revêt alors un caractère dramatique, s’inscrivant dans un imperceptible dialogue avec son environnement naturel ou urbain. Cette fascination pour la vulnérabilité des constructions innerve de nombreux travaux de Serra, l’artiste étant attaché à l’idée de produire des pièces qui conjuguent une solidité des matériaux avec une fragilité de l’assemblage, à l’image de sa bien nommée House of Cards, dont les quatre plaques de plomb agencées ensemble s’appuient les unes contre les autres. Le dessin a également intéressé notre artiste, la ligne agissant comme un principe de base pour façonner le matériau tout en lignes courbes. Élancées, épurées, les pièces sont indissociables du lieu dans lequel elles s’implantent et reflètent le goût de l’artiste pour les jeux d’équilibres et de perspectives. Par la monumentalité propre à ses réalisations, Serra veut susciter chez le spectateur qui les parcourt un sentiment d’insécurité, de fragilité, lui faire prendre conscience de sa nature profonde.

Installed Castelli Warehouse Richard Serra, Casting, 1969.
Installed Castelli Warehouse Richard Serra, Casting, 1969.
Richard Serra Lead Rolls including: Untitled: 21
Richard Serra Lead Rolls including: Untitled: 21

Il réalise dès lors d’imposantes sculptures en acier Corten avec de grandes plaques ou rouleaux d’acier inoxydable, posées en équilibre sur le sol. L’artiste développe une liste de verbes tels que “éparpiller”, “enrouler”, “appuyer”, “couper” et “plier” pour décrire la plupart des processus qu’il mettra en œuvre tout le long de sa carrière, soit de ses propres mains, soit en utilisant des moyens de fabrication industriels. Serra applique au pinceau sur les plaques une solution qui leur donne un aspect de rouille. Il peut ainsi contrôler la couleur de ses sculptures avant de stopper la corrosion. Il met en scène le poids des lourdes plaques comme une épreuve de force dramatique imposée au fer, à l’acier, au plomb et transpose ainsi en qualités plastiques le poids, les masses, la pesanteur et leur développement vers l’orientation, le déroulement, l’horizon. Il utilise alors une nuance d’acier résistant aux intempéries, le DIWETEN 235, qui par un ajout de cuivre dans sa composition vient former à la surface de la tôle une sorte de patine. Les tôles sont laminées et la surface de la tôle doit rester libre de tout marquage, poinçonnage, ou traces de graisse, pour laisser un aspect le plus brut possible. C’est avec le temps et le contact avec l’air que le matériau va se patiner.

Les sculptures permettent une vision nouvelle d’un lieu et participent à un subtil dialogue avec leur environnement. Les jeux d’équilibre, le poids de l’acier et la hauteur des plaques créent pour le spectateur – qui peut souvent circuler entre celles-ci – un sentiment d’insécurité et de petitesse, nuancé par la beauté de la couleur de la rouille ou les perspectives offertes par les lignes courbes, élancées et pures des plaques en équilibre avec leur environnement.

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Richard Serra, Monumenta, Nef du grand Palais

Trois expositions monumentales

Richard Serra, Monumenta, Nef du grand Palais
Richard Serra, Monumenta, Nef du grand Palais

Richard Serra expose pour la deuxième édition de Monumenta une œuvre inédite et magistrale. Cinq immenses plaques d’acier s’élèvent dans la Nef du Grand Palais. En se promenant à travers ces lames de métal patinées par la rouille, le visiteur fait une expérience unique. Plus qu’un choc esthétique, une véritable confrontation avec sa propre finitude, sa place dans le monde, sa corporalité. Chacun réagit différemment devant les plaques d’acier : certains sourient en silence, d’autres touchent les sculptures timidement, d’autres dansent devant comme face à un totem, d’autres semblent pris de vertige… En tout cas le succès est au rendez-vous : l’exposition de Richard Serra a attiré 142 000 visiteurs en 35 jours, avec un pic d’affluence le 17 mai lors de la Nuit des musées.

Richard Serra, "Clara Clara" Paris, 1983.
Richard Serra, « Clara Clara » Paris, 1983.

Dans les jardins des Tuileries, côté Concorde, une grue soulève une énorme tôle d’acier rouillé qui vient s’ajuster à une autre posée sur la tranche. Un soudeur les raccorde sous l’œil attentif des promeneurs. Un grand morceau attend sur le sol. Les ouvriers s’activent pour monter une monumentale sculpture de Richard Serra longue de 36 mètres sur 3,40 de haut. La sculpture Clara-Clara, du nom de la femme de l’artiste, est formée de deux parenthèses inversées qui se tournent le dos et ne se touchent pas, ménageant un chemin pour le promeneur qui peut aller de la place de la Concorde au jardin. Légèrement inclinées, jouant de leur stabilité réelle et de leur instabilité visuelle, de leur poids écrasant, les murailles dominent le passant, l’intimident. Puissantes, protectrices et menaçantes, elles interrogent les notions d’équilibre, de gravité et d’espace. Alors que dans la sculpture classique le spectateur tourne autour de l’œuvre et peut l’appréhender entièrement, ici il se promène au milieu de l’œuvre, à l’intérieur et à l’extérieur, et n’en a pas une vue d’ensemble sinon en trouvant un poste d’observation en hauteur.

Richard Serra, The Matter of Time, 2005
Richard Serra, The Matter of Time, 2005

The Matter of Time est un ensemble de sept sculptures de plaque en acier de 1 200 tonnes, sur 131 mètres de longueur et 4 mètres de hauteur, dans une salle qui leur est spécifiquement destinée et visible au Musée Guggenheim, Bilbao. La matière du temps permet au spectateur de percevoir l’évolution des formes sculptées de Serra, de l’ellipse double relativement élémentaire à la complexité d’une spirale. Les deux œuvres finales de cette évolution sont créées à partir de sections de tores et de sphères pour créer des environnements qui exercent des effets différents sur le mouvement et la perception de l’observateur. Elles se transforment de façon inattendue au fur et à mesure que le visiteur les parcourt et en fait le tour, en créant une sensation, vertigineuse et inoubliable, d’espace en mouvement.

L’installation est organisée de telle sorte que quand le visiteur entre dans la salle, il pénètre dans l’espace de la sculpture ; la totalité de la salle est partie intégrante du champ sculptural. Il s’agit de maximiser l’impact visuel de leur présence physique, l’insécurité que suscite le matériau et la perception fragmentaire des œuvres. Le balcon du deuxième étage permet au visiteur d’obtenir une vision panoramique de l’espace complet au sein duquel chaque pièce prend place. Mais comme le déclare l’artiste, “l’élévation des pièces reste toujours partiellement cachée”. Rappelons nous également ses intentions : “Ce que je veux, c’est que mon œuvre ne soit pas perçue uniquement comme une production esthétique de plus. Si elle devient un lieu de référence pour les gens de toutes opinions et si c’est ma sculpture qui constitue l’expérience leur permettant de se rencontrer, génial. Je voudrais que cette installation soit un espace public, ouvert, où tout le monde peut venir, surtout les jeunes. Mais à moins que l’œuvre ne soit formellement novatrice, rien ne changera. Il faut qu’elle le soit, formellement novatrice, pour que se transforment les perceptions, les émotions et l’expérience.”

Richard Serra
Richard Serra

En tant qu’artiste en devenir au début des années soixante, Serra a contribué à transformer la nature de la production artistique. Avec d’autres artistes de sa génération, il a alors recours dans son travail à un matériel industriel et peu conventionnel dont il s’agit de souligner l’importance des propriétés physiques. Libérée de son rôle symbolique, du socle ou du piédestal traditionnel, de plein-pied dans l’espace réel du spectateur, la sculpture noue une nouvelle relation avec l’observateur. Pour déployer les perspectives multiples qu’offrent les sculptures, le spectateur est encouragé à se déplacer autour, parfois au dessus, dedans et à travers. L’espace, le vide, cette « circumambulation » des visiteurs autour des pièces disséminées sur le sol, leur donnent sens. L’espace tient un rôle primordial dans ce dispositif ; c’est bien ce qu’exprime l’artiste lorsqu’il déclare : « Ma préoccupation est toujours de savoir comment aborder l’espace. Dans un site urbain, je vais tenir compte de la circulation, des rues, de l’architecture. Je construis une sorte de disjonction, quelque chose qui situera ce lieu et dans lequel on pénétrera au milieu de l’architecture environnante. » « Le spectateur devient conscient de lui-même. En bougeant la sculpture change. La contraction et l’expansion de la sculpture résultent du mouvement. Pas à pas, la perception non seulement de la sculpture mais de l’environnement tout entier change. »

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7 thoughts on “Richard Serra, la sculpture monumentale à l’épreuve du post-minimalisme

  1. Bonjour, c’etait pour vous demandez quelque renseignements a propos de richard serra.Mais question sont les suivante :Est il un provocateur?
    A t-il une phrase celebre?
    Un art de vivre particulier ?
    Une attitude reconnaissable ?
    Merciii d’avancee

  2. M.SERRA votre famille est-elle originaire de SARDAIGNE et en particulier IERZU. Mon grand-père – SERRA Efisio né à IERZU avait un frère parti aux Etats Unis et jusqu’à maintenant je n’ai pas réussi à retrouver sa trace. Merci de votre réponse. (Pour la petite histoire je vous indique que mon fils travaille au sein du groupe LVMH)

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