Gare à la sinistre Trinité !

Ismaël de la Serna, Europe, 1935, Centre Pompidou

Europe
Ismaël de la Serna, Europe, 1935, Centre Pompidou.

L’actualité récente nous interpelle sur la succession des conflits à travers le monde. L’escalade de la violence entre Gaza et Israël, pays en guerre quasi-continue depuis la création de l’Etat juif en 1946, l’expansion de l’islamisme radical dans certaines parties du monde – idéologie niant les libertés individuelles, hiérarchisant les hommes et détruisant les cultures propres à chaque peuple au nom d’une application stricte de la Charia – sont autant de témoins de la fragilité de la paix dans le monde contemporain. Dans le même temps, l’Europe se remémore la course à l’abîme qui a entrainé le continent dans la guerre en 1914. Elle se souvient aussi de sa libération, en 1944, d’une idéologie démesurée et meurtrière : le nazisme.

Vous l’aurez compris, l’œuvre dont il va être question aujourd’hui est un avertissement quant à la folie des hommes, celle-ci pouvant entrainer les pires exactions.
En 1935, Ismaël de la Serna (1898-1968), peintre espagnol originaire de Grenade, a recours à l’allégorie afin de figurer l’Europe à un moment où son pays est au bord de la guerre civile. L’Europe est ici représentée par une ville servie sur un plateau, la cathédrale gothique qui domine le quartier n’est pas sans rappeler la plupart des édifices religieux qui dominent les capitales européennes. En regardant de plus près, on peut y apercevoir quelques cheminées en briques, symboles de l’industrie alors florissante sur le vieux continent.
C’est une vieille femme au corps amaigri, voire décharnée, qui porte le plateau sur lequel repose l’Europe. Son corps est semblable à ceux que l’on découvrira, morts ou vivants, dans les camps de la mort en Pologne. Elle semble dépourvue d’humanité – peut-être est-elle déjà morte ? – ses yeux et sa bouche sont des puits obscurs, sans vie. On notera son foulard, celui des femmes espagnoles, et sa position, à genoux, illustrant son asservissement.
Le plateau est dirigé vers un géant d’ébène semblable aux sculptures africaines primitives qu’on peut voir, entre autre, au Musée du Quai Branly. A la fois esthétique et mystique, cet ogre n’est pas dénué de magie et semble particulièrement inquiétant. Il tient dans sa main un animal qu’il est en mesure de lâcher à tout moment. Mi-chat, mi-chauve-souris, la bête avec ses dents de vampire, ses yeux exorbités et ses oreilles pointues n’est-elle pas la métaphore du Mal ? La représentation du Diable ? Bien que son regard fixe le spectateur, il est inutile de préciser le carnage qu’elle causerait si elle venait à s’approcher du continent qu’on lui tend !

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Europe, détail

Enfin, derrière le géant d’ébène et la vieille femme asservie, on remarque une figure vêtue d’un voile couvrant l’intégralité de son corps. Le rose clair de son vêtement tranche avec les tons sombres du tableau. On ignore quel est le personnage qui se cache derrière cet habit rayonnant. Il est certainement contraint par l’ogre qui lui barre le passage avec son coude et sa jambe ; la figure ne contrôle plus ses mouvements, elle reste de marbre. Image de la jeunesse qui voit son destin brisé par la guerre ? Représentation de la Mère dont la guerre contraindra le destin ? Seul l’artiste détient la clef de l’histoire !

Cette Trinité morbide, entourée d’un voile bleu repose dans un décor apocalyptique dont il est difficile d’en définir les contours. Plaine calcinée ou bien restes d’une ville dans laquelle la nature reprendrait timidement ses droits ? L’absence de lumière franche et la promiscuité des lieux peuvent aussi laisser penser à un tombeau dont certains éléments au premier plan, semblables à des organes ou à des parties du corps humain, viendraient confirmer l’hypothèse.

Ismaël de la Serna, en proposant une œuvre à la fois saisissante mais inquiétante, nous met en garde contre les idéologies destructrices pouvant entrainer un continent vers l’abîme. Cette œuvre de 1935 préfigurant la barbarie nazie reste toujours d’actualité.

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