Candido Portinari : paix dorée et guerre bleutée

portinari

Il y a peu d’œuvres sur terre aussi monumentales, profanes et inaccessibles au public que celles dont il est question ici. Les deux tableaux qui composent le diptyque intitulé Guerre et Paix de Candido Portinari (1903-1962) sont exposés jusqu’au 9 juin dans le Salon d’Honneur du Grand Palais, probablement l’un des seuls lieux parisiens où deux toiles de dix mètres de large et quatorze mètres de haut peuvent élire domiciles… 

L’ensemble recouvre une surface de 280 m2, autant dire celle d’un bel appartement. Malheureusement, c’est la dernière fois qu’elles sont en déplacement, elles retrouveront le hall d’entrée des Nations Unies, réservé aux délégués participant à l’Assemblée Générale et actuellement en travaux, où elles ont été exposées pendant près de cinquante ans. Candido Portinari, l’auteur de ces deux toiles, est un peintre brésilien méconnu ayant pourtant réalisé de nombreux portraits d’artistes et de grandes familles américaines (le pianiste Arthur Rubenstein, la famille Rockfeller…) mais il tombe en disgrâce, pendant la guerre froide, à cause de son appartenance au Parti Communiste Brésilien, alors illégal, qui l’oblige à fuir en Uruguay, en Argentine puis en France. En 1951, il est invité à revenir dans son pays à la suite de l’installation d’un nouveau régime puis sollicité dans la réalisation d’une commande pour l’ONU, Guerre et paix.

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© rtbf.be

Cette œuvre, magistrale, elle se suffit à elle-même, nul besoin d’explications sur la démarche de l’artiste ou sur ce qu’il a voulu exprimer. Pour expliquer les conséquences de la guerre et les bienfaits de la paix à des enfants, plutôt qu’un long cours théorique, il serait plus pertinent de leur montrer ce chef-d’œuvre. Il faut s’imprégner de la création pour en saisir tous les détails, toutes les actions. On remarquera déjà la nuance entre les deux toiles. La paix est dominée par des couleurs ocres et dorées comme si un rayon de soleil irradiait les personnages. La guerre est figurée via des couleurs froides : bleu, violet, gris ; la course à l’abîme ne peut se matérialiser qu’à travers des couleurs sombres. Le style pictural des deux peintures est assez semblable, le cubisme et le style naïf s’entremêlent ; les cubes multicolores sont un prétexte pour faire ressortir ces grands personnages, très enfantins, sans âges, pour lesquels les proportions ne sont pas respectées.

Ce qui est intéressant dans le tableau La Guerre, c’est l’utilisation de symboles judéo-chrétiens assez traditionnels. Les cinq chevaux de l’Apocalypse très stylisés chevauchés par des personnages fantomatiques, voire squelettiques, semblent dévaster tout sur leur passage, ne prêtant attention ni aux femmes, ni aux enfants. Les femmes dominent l’œuvre, elles sont pénitentes, leur visage est caché par leurs cheveux ou leurs mains, elles pleurent la perte d’un être proche, voire d’un enfant. Par ailleurs, la figure de la Pietà est aussi présente via la figuration de femmes qui tiennent leur enfant sur les genoux. Ces pénitentes implorent le ciel, veillent les morts. Enfin, on remarquera quatre lions ou du moins, quatre fauves (parmi lesquels on aperçoit un ours ?!) car ces créatures, très stylisées, ne représentent rien de commun ; libre à chacun d’imaginer qui elles sont. Elles peuvent faire penser aux animaux qui dévoraient les hommes lors des jeux du cirque dans l’Antiquité pour le plaisir d’une caste…

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Détail de la peinture murale « Guerre » © DR

Le tableau la paix est de facture beaucoup plus classique, il retient moins l’attention. Si dans la première œuvre les pénitentes dominent, ici ce sont les figures enfantines qui sont majoritaires ; les premières victimes de la guerre sont aussi les premières à bénéficier de la paix. Les enfants dansent, chantent (on aperçoit une chorale) font la ronde, jouent à la balançoire ou avec des animaux dont un cheval blanc et des chèvres (emprunt à Picasso qui les figurait à plusieurs reprises dans ses œuvres ?). Les visages sont mieux définis aussi, la douleur et le désespoir dans la première œuvre étaient figurés par la disparition des expressions sous le poids des maux. On remarquera aussi la multiplicité des races, les enfants ont des couleurs de peau différentes, ne sont pas uniformes dans l’apparence. Les couleurs utilisées, le foisonnement d’actions et de personnages n’est pas sans rappeler le Cirque de George Seurat peint en 1890, un hymne aux plaisirs et à la bonne humeur. D’un côté le cirque antique et sa barbarie, de l’autre, le cirque de l’enfance, celui des jeux et des rires : quelle meilleure métaphore pour figurer la guerre et la paix ?

Cirque ou non, l’ironie du sort veut que le public français ait l’occasion de profiter d’une œuvre que l’artiste lui-même n’a failli ne jamais voir en entier. Le hangar où Portinari réalisa le diptyque ne lui permettait pas de déployer l’ensemble des panneaux de contreplaqués qui le composent. Son appartenance au communisme l’interdisait alors de participer à l’installation des panneaux à l’ONU en 1957. En pleine guerre froide, il était hors de question pour les autorités américaines d’accorder un visa à un artiste se revendiquant communiste. Portinari, en voulant célébrer la paix et la concorde entre les peuples, s’est retrouvé victime de « la chasse aux sorcières » qui sévissaient alors aux États-Unis… À méditer

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