Orphée et Eurydice, l’opéra dansé de Pina Bausch ressuscité à Garnier !

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Orphée et Eurydice, Pina Bausch © Opéra de Paris

Le mythe d’Orphée et Eurydice donne naissance depuis l’Antiquité à de très fécondes interprétations aussi bien littéraires qu’artistiques : peintres, compositeurs, écrivains, poètes, s’emparent de cette fable, l’une des plus belles, des plus fertiles, à la frontière entre le merveilleux et le tragique. Après Gluck au XVIIIe siècle, l’émouvante Pina Bausch ne résista pas à la tentation de nous livrer une version dansée unique qui séduit toujours autant le public par l’incarnation d’un monde nocturne et onirique peuplé par les ombres où évolue, sculptural, Orphée.

Orphée, fils de la muse Calliope et d’Oeagre roi de Thrace, est l’un des rares mortels à égaler les dieux dans la musique et dans le chant, le premier des fabulistes. Personne ne résistait au charme de ses mélodies : bêtes sauvages prenaient sa suite, les roseaux fléchissaient, les cours d’eau se détournaient, les hommes retrouvaient leur sérénité. Orphée était un chantre de la paix. Toutefois, son talent fut mis à l’épreuve lorsqu’il dut partir pour les Enfers à la recherche de sa tendre épouse, la nymphe Eurydice, que le serpent avait piquée peu après leurs noces. Par son courage, son chant, l’amour qui l’anime, suppliant Hadès, il parvient à un pacte. Il lui rendrait sa bien-aimée, mais s’il se retournait avant la fin de leur traversée, elle serait perdue à jamais. Le malheureux, ne l’entendant plus succomba, la perdit, erra dans le royaume des ombres, refis surface à l’écart du monde.

Orphée et Eurydice de Corot
Orphée et Eurydice de Corot

Au XVIIIe siècle, Gluck composa un opéra virtuose mais d’une grande difficulté, à l’issue heureuse, Amour devait réunir les Amants. Il insuffle une dimension nouvelle à la musique apte désormais à traduire la profondeur de la souffrance, de la déchirure par le cri qui perce pour la première fois dans le monde de l’Opéra. Il intima aux interprètes accompagnant les musiciens de faire clamer leur voix nue, de proférer des cris de douleur, animant leur corps tout entier de vibrations sonores, faisant échos aujourd’hui, par la dimension corporelle saisissante aux danseurs de Pina Bausch. Ce cri s’élève par trois fois devant le tombeau de notre nymphe dès le premier acte. En 1975, Pina Bausch transforme cette œuvre en un opéra dansé, trouvant dans l’opéra de Gluck un espace ouvert à tous les possibles. Elle parvint à incarner la musique selon ses préceptes artistiques. La danse devait elle aussi aller au plus profond du cœur des hommes, traduire l’épaisseur du drame. Elle eut recours à des rôles dédoublés, bicéphales. À chaque danseur, être de chair, correspond la voix d’un intéprète chantant le récit poétique. Elle décida enfin de renouer avec le texte originel du théâtre antique en optant pour une issue tragique, celle de la seconde mort d’Eurydice et de l’errance désespérée d’Orphée. L’œuvre fut accueillie comme une pièce majeure de la jeunesse de la chorégraphe allemande et célébrée au Tanztheater Wuppertal. Décors, lumières, costumes étaient confiés à Rolf Borzik qui a su transmettre avec élégance et sobriété, les images d’une beauté fragile où des ombres graciles s’échangeant dans la nuit des temps.

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Orphée et Eurydice de Pina Bausch, «Paix» © Opéra de Paris

En 2005, l’Opéra de Paris ressuscite cette œuvre qui suscita l’émotion du public parisien et de la critique. Ce fut un immense succès. Aujourd’hui, il propose une nouvelle reprise de cet opéra dansé, dépourvu hélas, du regard bienveillant de sa réalisatrice qui nous quitta en 2009.

Avec Orphée et Eurydice, opéra dansé, Pina Bausch propose un regard intime sur le réel, sur la vie même ou s’entremêlent l’amour, la souffrance, l’onirisme et un certain réalisme. Elle parvient à élaborer un nouveau langage par la danse, capable de dire autrement. Ainsi, pour transcrire le mythe décline-t-elle quatre thèmes fondamentaux : « Deuil », « Violence », « Paix » et « Mort ». Ils ont en commun un même dépouillement, l’amplitude des mouvements, une fluidité, une intense sensualité, une lourde symbolique qui convient à raconter le plus illustre des poètes. Rolf Borzik parvient à sublimer le travail de la chorégraphe par ses décors qui sont en profonde résonnance avec ses conceptions artistiques ; il crée des espaces qui font l’éloge de l’épure, proche de l’abstraction. D’autre part, sa scénographie n’est pas sans rappeler Land Art avec cet arbre mort qui nous renvoie directement à l’Arbre aux Voyelles de Pénone ou ces sièges de mousses : la nature reprend ses droits donnant vie à la danse.

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Orphée et Eurydice de Pina Bausch, «Deuil» © Opéra de Paris

L’œuvre s’ouvre sur le Deuil, l’Opéra se pare de blanches tentures, conformément au rite, un arbre inerte jonche le sol. Les danseurs évoluent en groupe, au ralenti, leurs gestes sont quasi-chamaniques et démultipliés, leurs corps magnifiés par des longs voiles suggèrent l’érotisme. Eurydice, trônante, impassible, domine l’espace dans une robe infinie, celle de ses noces et son linceul. Orphée, nu, à l’écart entame sa lamentation. On pense à une sculpture de Rodin évoluant sur scène, en un parallèle assez saisissant avec les grandes rétrospectives de cette année consacrée à Mapplethorpe et Rodin.

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Orphée et Eurydice de Pina Bausch, «Deuil» © Opéra de Paris
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Orphée et Eurydice de Pina Bausch, «Deuil» © Opéra de Paris

Puis, le passage se fait vers le monde des morts, dans ses profondeurs abyssales, le noir traduit les strates dans lesquels s’enfouie le Suppliant. De hautes chaises occupent le côté droit, immenses. Les blanches furies tissent les fils d’un labyrinthe mortifère. C’est un monde arachnéen, peuplé de femmes aveugles, perdues, errantes, que traverse Orphée. Il est étranger à la Danse des esprits blessés qui s’offre à lui, dans un tableau bien plus minéral, végétal où roches, arbres, mousses ont survécu, terre des fables. Vient l’errance des amants et la déchirure, dans un espace vide et infini. Eurydice, portant le rouge de l’amour est la plus sensuelle des femmes grâce à Alice Renavand. Elle forme avec Florian Magnenet, un couple remarquablement bien ajusté. Ils oscillent entre pure présence, abandon, tension, grâce avec une esthétique sculpturale affirmée qui répond à l’élasticité et la transparence des Ombres. Cerbère, incarné par trois hommes habillés de cuir reviendra la prendre à son amant. Le doute, le manque de confiance d’Eurydice est la cause de cette issue funeste. Pina Bausch veut exprimer l’idée que la foi est centrale dans la vie, dans l’amour, que la confiance se cultive tout au long de l’existence.

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Stéphane Bullion et Marie-Agnès Gillot © Agathe Poupeney/Opéra National de Paris

Certains seront probablement déroutés par l’absence de sous-titres, la retranscription étant uniquement dans le livret. Toutefois, il était vraiment agréable de se laisser aller à la contemplation sans de tels défilés de textes jaunâtres. Prenez le temps de vous renseigner à l’avance. Inutile de préciser comme la musique était belle, Gluck vous accompagnera jusqu’à vos songes. En définitive, c’est un spectacle extrêmement complet qui permet une approche de l’univers unique et sensoriel de Pina Bausch où le chant, l’orchestre et la danse se répondent dans un dialogue subtil entre les arts. Cette pièce s’impose par sa force évocatrice et l’émotion qu’elle génère. Elle nous engage à une réflexion, à une introspection. Il s’agit de prendre conscience de la fragilité humaine, du transitoire, de reconsidérer sa foi en l’homme, le poids de la confiance qui noue toute relation.

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Marie – Rédactrice
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