Monumenta : l’Étrange Cité d’Ilya et d’Emilia Kabakov au Grand Palais

Après Anselm Kiefer, Richard Serra, Christian Boltanski, Daniel Buren investissait la nef du Grand Palais en 2012 pour nous plonger au sein d’une véritable forêt colorée. Après un an d’absence, Monumenta revient et c’est aujourd’hui des artistes d’origine russe, Ilya et Emilia Kabakov, de nous proposer leur plus grande installation : L’Etrange Cité. Si quelques visuels circulaient sur la toile, très peu d’informations véhiculaient sur la constitution et l’organisation de cette cité monochrome : l’effet de surprise fut conservé jusqu’au bout, et la découverte totale. Impressions.

Afin de vous préserver l’effet de surprise, aucun intérieur des pavillons n’est ici montré.

nef grand palais

Il serait rapide de désigner l’installation des Kabavok comme l’image d’une cité utopique. Emilia Kabavok l’a elle-même soulignée, cela est impossible, une utopie est par définition irréalisable. C’est donc dans une cité étrange que vont pénétrer les visiteurs. De grands murs bancs, bruts, semblent avoir poussé au sein de la nef du Grand Palais. Rien de cette étrange cité ne transparaît au premier regard, la première confrontation est même déroutante, en témoigne la photo postée ci-dessus. Mais où est alors cette claque caractéristique des « Monumenta », cet étourdissement qui envahit le visiteur à la vue de ces installations gigantesques ? Patience. On longe ce mur donc, prolongeant l’effet de surprise de quelques secondes, puis vient la confrontation avec la coupole monumentale, élément incontournable de l’installation, en marge de cette étrange cité mais qui donne de la vie à l’intérieur de la nef, et projette couleur, musique, et ne cesse d’interroger le visiteur quant à son étrange degré d’inclinaison. Il est maintenant temps de pénétrer au sein de la cité et des sept pavillons qu’elle abrite.

etrange cite

Étrange cité, dénuée de vie, de couleurs, d’animations. Cette épuration extrême est un parti pris évident, mais qui ne manquera pas d’interpeller immédiatement le visiteur. Où est la vie ? Où sont les vestiges et les traces d’une civilisation passée ? Il semble que la réponse se trouve au sein des pavillons, dont le premier à se présenter à vous est le Musée Vide. Murs rouges, dorures, la ressemblance avec l’intérieur d’un musée du XIXe siècle est évidente, à une exception près, aucune œuvre n’est présentée. Douze taches de lumières semblent suggérer les toiles exposées, mais rien n’est accroché. Passacaille de Bach résonne au sein de ce musée vide, et la musique remplace finalement la peinture. La déception relative de trouver une ville cruellement vide s’estompe peu à peu, et l’on parvient à oublier qu’une verrière de 6 000 tonnes et culminant à 45 mètres, se trouve au-dessus de nous. Car il est audacieux de la part des Kabakov, de plonger les visiteurs au sein des pavillons ayant pour la plupart l’allure de simples musées contemporains, pour les faire quitter le temps de quelques instants cette nef du Grand Palais qu’ils souhaitent voir transformée. Une audace qui se doit d’être saluée, mais qui laissera un goût amer à certains, la cité en effet peine à remplir l’espace de la nef, aussi bien en superficie qu’en hauteur.

monumenta 2014

Le pavillon Manas nous présente  la composition d’une ville utopique, Manas, située au nord du Tibet et plus précisément… dans l’imagination de ses créateurs. Elle souligne le lien entre une vie quotidienne terrestre, et une ville céleste, véritable pendant à la première ville. Le Centre de l’Énergie Cosmique présente encore au visiteur une impressionnante maquette accompagnée de nombreux visuels, d’une superstructure censée capter les signaux et l’énergie du cosmos. Une impressionnante maquette qui, à échelle humaine, aurait également pu être une excellente installation et fournir la claque « Monumenta » que l’on pouvait ressentir avec les autres artistes. Mais L’Etrange Cité se conçoit comme un tout, et c’est en arpentant les différents pavillons, sans aucun sens de visite ni fil conducteur que l’on apprécie pleinement cette cité. La richesse de cette installation géante se trouve au sein de chacun de ses pavillons, qui nous offrent une multitude de sensations, découvrant à chaque franchissement de bâtiment, un nouvel univers. Les Portails, autre pavillon, tend d’ailleurs à souligner l’aspect important qui se retrouve dans de nombreuses civilisations, du passage d’un moment de vie à un autre, d’un seuil à franchir qui constitue une étape essentielle dans une existence. Comment rencontrer un ange (mon préféré) nous présente à travers une maquette mais également un sublime visuel des Kabakov, dans quelles circonstances un ange peut venir à notre secours. « Dans la vraie vie, rencontrer un ange paraît presque impossible. C’est pourtant loin d’être le cas. Il suffit simplement de se rappeler que cette rencontre peut avoir lieu dans des circonstances extrêmes, et surtout dans des moments critiques de sa vie. Et il est en notre pouvoir de créer la situation propice à cette rencontre. »

meet angel

En marge de cette étrange cité, mais toujours au sein de cette monumentale installation, se trouvent la Chapelle Sombre et la Chapelle Blanche. La première tend à évoquer une chapelle italienne de la Renaissance, son plafond de bois laisse passer la lumière et le mur est entièrement recouvert de peintures d’Ilya Kabakov. La seconde chapelle est conçue par opposition à la chapelle sombre, et interpelle par la blancheur des quatre murs, conférant à ce lieu un aspect presque clinique. Pourtant, de nombreux fragments de peintures sont dispersés sur les quatre murs, suggérant la mémoire d’un passé, qui s’efface pour ne laisser dans notre conscience quelques souvenirs, fragments d’images sans forcément établir de lien précis entre eux.

L’Étrange Cité déboussole tout amateur de Monumenta. Moins spectaculaire que ses prédécesseurs, l’Étrange Cité présente aux visiteurs une expérience relativement différente, qui se vit à travers la visite de nombreux pavillons et non plus au sein d’une seule et même gigantesque installation. Les adeptes des claques et installations monumentales et surprenantes préfèreront l’œuvre de Thomas Hirschhorn au Palais de Tokyo, car vient mon principal reproche, présenter cette installation comme une cité, mais ne pas lui en donner les caractéristiques. Un manque cruel de vie se fait ressentir, et tout visiteur prenant son billet pour l’Étrange Cité sera sans doute déçu de se trouver face à six pavillons blancs, dénués de toute vie et animation à l’extérieur. L’esthétique n’est pas à remettre en cause et déambuler au sein de cette cité est une expérience en soit, assez déboussolante, cette dernière se révèle d’ailleurs assez labyrinthique. La vie et les vestiges de civilisations se dévoilent progressivement au visiteur, au sein des pavillons seulement… à moins que ces derniers n’ouvrent le spectateur sur lui-même. Une installation de cette envergure dans la nef du Grand Palais est une expérience à vivre une fois dans l’année, je vous encourage à longer les murs de cette étrange cité, pour pénétrer en son sein et découvrir une ville qui sera peut être en tout point différente à vos yeux, que celle que j’ai découverte.

monumenta

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graphique

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detail coupole

Monumenta 2014
Ilya et Emilia Kabakov
Grand Palais, Nef
10 Mai-22 Juin 2014

Nicolas – Rédacteur en chef
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