Mapplethorpe-Rodin, un corps-à-corps absolu

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Robert Mapplethorpe, White Gauze (1984) / Auguste Rodin, Torse de l’âge d’airain drapé (vers 1895) © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation © Paris, Musée Rodin, photo Christian Baraja

Après avoir été charmés par l’exposition-événement Mapplethorpe au Grand Palais, à la rédaction de PointCulture, on a profité du beau temps pour se rendre au Musée Rodin, si agréable pour son jardin, et surtout curieux de découvrir sous un autre regard deux artistes que tout semblait opposer, dans un dialogue saisissant entre les arts. Il y avait déjà des parallèles établis entre Mapplethorpe et Rodin, Rodin et Michel-Ange, Mapplethorpe et l’art maniériste au XVIe siècle, mais jamais une exposition n’avait proposé un face à face aussi pertinent entre les deux artistes. En effet, pour Hélène Pinet, commissaire de l’exposition « Quand on pense à Mapplethorpe, on pense à New York, aux années 80, à la photographie. Et quand on pense à Rodin on pense au XIXe siècle, à la sculpture, à Paris. On les a rassemblés parce qu’ils avaient tous les deux une passion pour le corps humain. Les deux l’exprimaient, dans la photographie et la sculpture. Et ils avaient développé un vocabulaire commun, il était donc intéressant de les confronter ou plutôt de créer un dialogue entre ces deux artistes ».

C. PointCulture
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L’un est sculpteur, l’autre photographe, l’un préfère les femmes, l’autre les hommes, l’un cherche à saisir la perfection, l’essentiel dans un regard frontal, intense, détaché de toute émotion, l’autre se passionne pour le monde vivant de tous les instants, le transitoire, l’imparfait, l’inachevé, alors que par sa recherche de la forme parfaite, stylisée, presque abstraite, Mapplethorpe bannit la spontanéité, Rodin en voulant saisir « le mouvement dans la matière » laisse s’exprimer les aléas de la création et conserve le souvenir du bloc de pierre brute. C’est une confrontation posthume qui n’a de cesse de nous surprendre ! Pourtant les œuvres parlent d’elles-mêmes. Par delà les contradictions, les oppositions, bien des liens unissent les deux artistes, à commencer par la passion du corps humain, le sujet par excellence. Rien ne prouve pour autant que notre photographe underground actif à New York dans les années 80-90 se soit passionné pour son aîné parisien, cet « homme du nu », comme il aimait à se définir. Néanmoins, on a souvent interrogé Mapplethorpe sur sa pratique quasi-sculpturale de la photographie. L’artiste rétorquait alors : « Si j’étais né il y a cent ou deux cents ans, j’aurais été sans doute sculpteur, mais la photographie est une façon rapide de voir et de sculpter », allant même jusqu’à affirmer : « La photographie est tout simplement la meilleure manière de faire de la sculpture. » En artiste de son temps, il choisit la photographie pour démultiplier ses points de vue, dévoilant le corps humain stylisé, aseptisé, monumental, en accentuant la dimension sculpturale de la musculature. L’éducation éminemment classique de Mapplethorpe, plasticien, esthète, avant d’être photographe et sa proximité avec un commissaire du Metropolitan Museum de New York pourrait être à l’origine d’une telle connivence entre leurs œuvres. Il existe dans leurs travaux une même envie de transformer le corps en œuvre d’art, une même sexualité débordante, une même admiration pour la sculpture antique et Michel-Ange, un même sens de la beauté et du perfectionnisme. Notons aussi qu’un certain nombre de notions sont communes à la longue tradition de la sculpture et de la photographie : épreuves, tirages, séries, agrandissements ou réductions, cadrage, détail, négatif, un vocabulaire commun qui affirme les liens entre ces arts où la lumière joue un rôle primordial.

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Robert Mapplethorpe, Lucinda Childs / Auguste Rodin, Deux mains gauches © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation © Paris, Musée Rodin, photo Christian Baraja

Ainsi, l’exposition de l’Hôtel Biron tend-t-elle à révéler une filiation sensible entre les deux artistes, juxtaposant des œuvres qui donnent l’impression qu’ils auraient pu se connaître, travailler ensemble peut-être, effaçant les limites temporelles et spatiales. Ainsi, l’Homme qui marche réalisé vers 1898 par Auguste Rodin, traverse le temps, immortalisé par Mapplethorpe dans Michael Reed de 1987. La photographie de Javier, 1985 ne présente-t-elle pas des analogies avec le Petit Buste d’Hélène de Nostitz de 1902 ? De même, ne retrouve-t-on pas la même tension dans Assemblage-Deux mains gauches de Rodin que dans Lucinda Childs par Mapplethorpe ? L’exposition confronte plus de 50 sculptures de Rodin à 102 photographies de Mapplethorpe en une approche thématique qui permet de saisir la subtilité de toutes ces analogies, dans un subjuguant dialogue entre les arts. La sculpture devient le révélateur de l’image, la photographie se fait sculpture. Rappelons à ce titre que la photographie accompagna Rodin tout au long de sa carrière.

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Robert Mapplethorpe, Michael Reed, 1987, Used by permission of the Robert Mapplethorpe Foundation / Auguste Rodin, L’Homme qui marche, bronze, 1907 © Musée Rodin . C. Baraja
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Enfin, la scénographie est une véritable réussite : épurée, intelligente, quasi-clinique par l’emploi de parois de verre pour l’accrochage, elle contribue à unifier l’univers commun des deux artistes, harmonieusement mis en scène à travers sept thèmes : « noir et blanc – lumière », « matière et abstraction », « mouvement et tension », « drapé », « érotisme et damnation », « assemblages et composition », « goût du détail », toutes les facettes de leur art sont successivement abordées et expliquées par des cartels éclairants. Ainsi, l’exposition invite le visitateur à saisir l’ambiguïté de ce face-à-face artistique, à renouveler son regard sur la photographie et la sculpture. Lisse et aseptisée, l’exposition du Grand Palais a pu décevoir certains, le Musée Rodin a le mérite de rompre la monotonie des enfilades de clichés par un corps-à-corps idéal entre le virtuose de la sculpture française dès début du XXe siècle et l’enfant terrible de New York.

Une lecture plus approfondie du catalogue de l’exposition montrera que par de là les correspondances artistiques, Mapplethorpe et Rodin partageaient des traits de caractères communs : la soif de reconnaissance et de gloire, le goût de l’entassement, de la collection, de la poésie également, qui nourrissait leur travail, ainsi qu’une éducation catholique qui marquera leur art – la symétrie des offices religieux, palpable dans l’art de la composition de Mapplethorpe, une inspiration biblique chez Rodin –, ainsi qu’une relation intime à leur modèle, fusion entre l’art et la vie même.

« Derrière la manière de contenir la sensualité chez l’un, ou de lui donner un exutoire chez l’autre, affleurent deux sensibilités à fleur de peau, peau du grain photographique ou peau de l’épiderme de plâtre, qui vibrent dans une tension extrême, aux limites de la rupture ou de l’éclatement. » Catherine Chevillot, directrice du musée.

MUSEE RODIN
DU 8 AVRIL AU  21 SEPTEMBRE
79 RUE DE VARENNE, 75007  PARIS
OUVERT TOUS LES JOURS SAUF LE LUNDI DE 10H A 17h45
NOCTURNE LE MERCREDI
SITE DU MUSEE

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Robert Mapplethorpe, Cabbage (1985) / Auguste Rodin, Nu féminin sortant d’un pot (vers 1900-1904) © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation © Paris, Musée Rodin, photo Christian Baraja
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Robert Mapplethorpe, Javier (1985) / Auguste Rodin, Buste de Hélène de Nostitz (1902) © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation © Paris, Musée Rodin, photo Christian Baraja
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Robert Mapplethorpe, Feet / Auguste Rodin, Pied gauche © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation © Paris, Musée Rodin, photo Christian Baraja
Robert Mapplethorpe, Robert Sherman (1983) / Auguste Rodin, Tête de la luxure (1907)
Robert Mapplethorpe, Robert Sherman (1983) / Auguste Rodin, Tête de la luxure (1907) © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation © Paris, Musée Rodin, photo Christian Baraja
Robert Mapplethorpe, Orchid (1985) / Auguste Rodin, Iris messagère des dieux (vers 1891-1893) © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation © Paris, Musée Rodin, photo Christian Baraja
Robert Mapplethorpe, Orchid (1985) / Auguste Rodin, Iris messagère des dieux (vers 1891-1893)
© 2014 Robert Mapplethorpe Foundation
© Paris, Musée Rodin, photo Christian Baraja
Robert Mapplethorpe, Patti Smith (1979) / Auguste Rodin, Les Bourgeois de Calais : Jean de Fiennes (vers 1885) © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation © Paris, Musée Rodin, photo Christian Baraja
Robert Mapplethorpe, Patti Smith (1979) / Auguste Rodin, Les Bourgeois de Calais : Jean de Fiennes (vers 1885)
© 2014 Robert Mapplethorpe Foundation
© Paris, Musée Rodin, photo Christian Baraja

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Marie – Rédactrice
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