Orsay, Van Gogh, Artaud et « le suicidé de la société »

Conjointement à l’exposition « Gustave Doré. L’imaginaire au pouvoir. », du musée d’Orsay, s’ouvre du 11 mars au 6 juillet 2014 une exposition qui ne va pas passer inaperçue. Les expositions sur la figure de Vincent Van Gogh (1853-1890) n’ont pas manqué. Il y a tout juste un an, se tenait à la Pinacothèque de Paris, l’exposition « Van Gogh, rêves de Japon et Hiroshige, l’art du voyage ». L’intérêt de réorganiser un évènement réunissant ce qui sont devenus des chefs-d’œuvre pour le grand public, tient dans la proposition de montrer une nouvelle vision de l’artiste. Celle qu’eut Antonin Artaud (1896-1948), dans son texte Van Gogh, le suicidé de la société, 1947 – rédigé à l’occasion d’une exposition consacrée au peintre en 1947 à l’Orangerie. Qu’énonce-t-il ? Il parle de la folie dont semblait être habitée Van Gogh, cette même folie qui le poussa au suicide à 37 ans.

« Crois-tu que je ne m’occupe que de la technique ? Je le fais, certainement, mais seulement afin de pouvoir exprimer ce que j’ai à dire. » Vincent Van Gogh.

Vincent Van Gogh : (grand) peintre maudit ?
Vincent van Gogh, Portrait de l'artiste, 1889, huile sur toile, H. : 65 cm. ; L. : 54,5 cm. © Musée d'Orsay, dist.RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt. Vincent Van Gogh, Portrait de l'artiste au chevet, 1887-1888, huile sur toile, H. : 65,5 cm. ; L. : 50,5 cm.  © Van Gogh Museum (Fondation Vincent Van Gogh), Amsterdam.
Vincent van Gogh,
Portrait de l’artiste, 1889, huile sur toile, H. : 65 cm. ; L. : 54,5 cm.
© Musée d’Orsay, dist.RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt.
Vincent Van Gogh, Portrait de l’artiste au chevet, 1887-1888, huile sur toile, H. : 65,5 cm. ; L. : 50,5 cm.
© Van Gogh Museum (Fondation Vincent Van Gogh), Amsterdam.

Vincent Willem Van Gogh n’est plus à présenter. Sa vie a fait couler beaucoup d’encre. C’est avant tout, un homme qui peint par nécessité de se maintenir en vie, par des moyens qui – aux yeux des historiens d’art –, sont très novateurs et maîtrisés. Un dessin absolument caractéristique (un Van Gogh se reconnaît tout de suite), une couleur lumineuse et cette touche particulière bien à lui… Vincent Van Gogh est né dans les Pays-Bas, en 1853, le 30 mars. Sa mère, mit au monde un enfant mort-né (Vincent Willem I), étrangement le 30 mars, en 1852, soit un an exactement avant la naissance de notre Van Gogh. Son père est un homme d’Église mais concerné par le commerce de l’art, et son frère Théo, marchand d’art. Ce contexte familial aurait pu contribuer révéler tôt l’ambition artistique de Vincent : mais, non. C’est seulement dans les années 1880, à 27 ans, qu’il ressent le besoin de peindre et s’intéresse dans un premier temps à des scènes sombres, sujets qu’il trouve autour de lui.

Une figure quelque peu étrange, qui veut « prêcher l’Évangile partout », désir de vivre en homme pauvre comme il en vit en Belgique, Vincent s’est cherché. L’art devient pour lui une forme d’exutoire, lui permettant d’exprimer ses sentiments. Ainsi, sa courte vie et son abondante œuvre sont étroitement liées. Ami de Paul Gauguin, et cette tragique histoire du lobe d’oreille, Van Gogh s’est fait interné en hôpitaux psychiatriques peu avant sa mort : ce que montre d’ailleurs bien l’exposition. Quelques toiles qu’il peignit des jardins de l’hôpital Saint-Paul-de-Mausole, entre autres. Du 20 mai au 29 juillet de l’année 1890 (jour de son suicide), il peint 70 toiles. Un peintre prolifique, 70 toiles, 80 jours : soit près d’une par jour. De son vivant, une seule toile ne fut achetée.

« On dit et je le crois volontiers, qu’il est difficile de se connaître soi-même. Mais il n’est pas aisé non plus de se peindre soi-même. » Vincent Van Gogh.

Cette citation de Van Gogh interpelle. Plus de quarante autoportraits, dispatchés aux quatre coins du monde, ont été réalisés par l’artiste. Et d’une façon, la vision donnée par Antonin Artaud pourrait ne pas être brouillée. Si l’on en croit ce que dit Van Gogh dans une de ses lettres, c’est un homme qui se cherche, qui veut apprendre à se connaître. Effectivement, il a multiplié les autoportraits qui ne sont « pas aisé[s] » non plus à représenter.

De Vincent à Antonin, l’exposition

Une peinture de champ, d’une grande intensité dans la touche et la couleur. Un ciel qui occupe un tiers et un champ qui en occupe deux tiers. Un chemin, puis deux, puis trois chemins divergents qui se perdent dans les blés n’atteignant pas l’horizon, zigzague de corbeaux perçus comme des figures du destin, une présence, une mélancolie, un paysage. Vincent Van Gogh cherche à exprimer à la fin de sa vie (il semblerait que ce soit sa toute dernière toile), la grande solitude qui l’habitait.

Vincent Van Gogh, Champ de blé aux corbeaux, 1890, huile sur toile, H. : 50,5 cm. ; L. : 100,5 cm. Collection Van Gogh Museum, Amsterdam.  © DeAgostini / Leemage.
Vincent Van Gogh, Champ de blé aux corbeaux, 1890, huile sur toile, H. : 50,5 cm. ; L. : 100,5 cm.
Collection Van Gogh Museum, Amsterdam.
© DeAgostini / Leemage.

Et cette exposition alors ? Murs anthracites, moquette d’un rose foncé, l’ambiance y est agréable. Le vestibule fait écho aux couloirs du Quai Branly, où se mêlent sous nos pieds, des inscriptions. Il s’agit-là de phrases piochées dans le texte d’Artaud. Des premières salles où sont simplement alignés quatre de ses remarquables autoportraits sans doute ravis de se retrouver, la figure est présentée ; le parcours continue gentiment. Une muséographie pensée en termes de transitions très délicates et subtiles, des paysages qui nous amènent aux toiles réalisées lors de ses séjours à l’hôpital, puis aux scènes étonnantes (Crabe sur son dos), et ainsi de suite. Il y a un manque dans cette exposition, au grand dam du musée d’Orsay, qui n’a pas pu emprunter pour l’évènement, Champ de blé aux corbeaux, « la Joconde du Van Gogh Museum à Amsterdam » une toile trop précieuse pour la déplacer, (pauvre Joconde, qui, derrière sa vitrine ne bougera certainement plus jamais). Ont été réunies, près de cinquante toiles de Van Gogh, quand les autres rétrospectives de l’artistes en réunissaient environ trente. Les expositions s’enchaînant, tentent d’innover toutes à leur façon. À cet effet, une salle projette l’œuvre sur son mur, est accompagnée de morceaux du texte, jaillissants des murs. Ce même texte est lu aux nocturnes le jeudi soir, par un orateur d’un très grand charisme, donnant à l’ambiance générale de l’exposition, un sentiment particulier, à découvrir.

Antonin Artaud : pour une nouvelle vision de Van Gogh
Man Ray, Antonin Artaud, 1926, épreuve gélatine-argentique contrecollée sur papier, H. : 13,1 cm. ; L. : 7,5 cm. Collection Mnam, Centre Pompidou, Paris.  © Cnac-Mnam, dist. RMN-GP presse / Jacques FAujour. © Man Ray Trust / ADAGP, Paris 2014.  Antonin Artaud, Autoportrait, 17 décembre 1946, mine de plomb sur papier, H. : 65 ; L. : 50,5 cm. Collection particulière, © Akg.
Man Ray, Antonin Artaud, 1926, épreuve gélatine-argentique contrecollée sur papier, H. : 13,1 cm. ; L. : 7,5 cm. Collection Mnam, Centre Pompidou, Paris.
© Cnac-Mnam, dist. RMN-GP presse / Jacques FAujour. © Man Ray Trust / ADAGP, Paris 2014.
Antonin Artaud, Autoportrait, 17 décembre 1946, mine de plomb sur papier, H. : 65 ; L. : 50,5 cm. Collection particulière, © Akg.

Ce n’est pas tant une confrontation d’artistes qui est présentée, comme pourrait le suggérer l’intitulé de l’exposition ; qui s’attèle néanmoins, également à montrer (un peu) l’œuvre d’Artaud. Dans un couloir sinueux se trouvent au mur les biographies de nos deux acteurs. Van Gogh, puis celle d’Artaud, la visite continue naturellement sur ce que nous a laissés cette lecture, une salle consacrée à Antonin Artaud, ses dessins, ses photographies. Des autoportraits comme à la mine de plomb, (comme ci-contre), qui sont très parlants sur l’état de santé de l’homme. Un visage très caractéristique, les traits fins, les pommettes saillantes, l’image d’un très bel homme est véhiculée sur les photographies. Atteint de troubles mentaux dès son adolescence, il fréquenta les hôpitaux tout au long de sa vie. Acteur de films muets et parlants, écrivain mais aussi poète, il est lié par Vincent Van Gogh (né six années après la mort du peintre), par la maladie et le milieu artistique. Ce texte dont il est question ne prend pas le parti de montrer un Van Gogh habité de troubles psychiques, mais a contrario, montrer un homme d’une extrême lucidité, accusant la psychanalyse et le Docteur Gachet (peint par Van Gogh et présenté à l’exposition) responsables du suicide. En outre, il décrit les toiles de Van Gogh, étonnamment avec passion et sentiments. Ces mêmes commentaires se trouvent parfois à proximité d’une œuvre permettant un autre sens de lecture. C’est parfois déroutant.

Vincent Van Gogh, Le Fauteuil de Gauguin
Vincent Van Gogh, Le Fauteuil de Gauguin, Arles, novembre 1888, huile sur toile, H. : 90,5 cm. ; L. : 72,5 cm. Collection & © Van Gogh Museum (Fondation Vincent Van Gogh), Amsterdam.
Vincent Van Gogh, Le Fauteuil de Gauguin, Arles, novembre 1888, huile sur toile, H. : 90,5 cm. ; L. : 72,5 cm.
Collection & © Van Gogh Museum (Fondation Vincent Van Gogh), Amsterdam.

À propos du fauteuil de Gauguin : « Un bougeoir sur une chaise, un fauteuil de paille verte tressée, un livre sur le fauteuil, et voilà le drame éclairé. Qui va entrer ? Sera-ce Gauguin ou un autre fantôme ? Le bougeoir allumé sur le fauteuil de paille indique, paraît-il, la ligne de démarcation lumineuse qui sépare les deux individualités antagonistes de Van Gogh et de Gauguin. […] Elle [la lumière du bougeoir] sonne comme une étrange critique, un profond et surprenant jugement dont il semble bien que Van Gogh puisse nous permettre de présumer la sentence plus tard, beaucoup plus tard, au jour où la lumière violette du fauteuil de paille aura achevé de submerger le tableau. » Antonin Artaud.

Au fur et à mesure que ces lignes s’écrivent, on se rend compte à quel point Van Gogh fut un artiste assez détaché de son temps, peignant pour son bien-être. Une vie de 37 ans réduite à dix années artistiques seulement, c’est affreusement peu. Qu’aurait-il laissé s’il n’avait pas eu recours au suicide ? D’un autre côté, comment aurait été son art, s’il n’avait pas eu de troubles mentaux ? Le musée d’Orsay a offert à son public deux expositions de personnalités contemporaines mais semble-t-il bien loin l’une de l’autre. Réunir autant de toiles, de les réunir, elles qui ont été touchées par le même homme et se retrouvent séparées par des milliers de kilomètres aujourd’hui est très émouvant. L’équipe de Point Culture se joint à moi pour féliciter le musée d’Orsay pour ces deux évènements passionnants et habilement organisés.

Un court aperçu de l’exposition sur BFMTV.COM.

Musée d’Orsay
11 mars – 6 juillet 2014
Paris, 75 007
Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h et le jeudi de 9h30 à 21h45.
Site du musée d’Orsay

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