« Sculptez le temps », Bill Viola s’expose au Grand Palais

Pour accueillir Bill Viola, le Grand Palais s’est recouvert de noires tentures, métamorphosé en temple de l’art vidéo pour répondre à l’attente légitime d’un public avide de découvrir ce médium en ces lieux solennels, près de cinquante ans après son invention. L’artiste n’avait encore jamais fait l’objet d’une rétrospective en France, alors pour le « consoler », « nous lui offrons la plus grande exposition qu’il n’ait jamais réalisée dans le monde. » confie Jérome Neûtres commissaire de l’exposition dans un entretien pour Beaux-Arts magazine.

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Bill Viola dans son atelier à Signal Hil, Los Angeles. © Photos Chris McPherson

Né en 1951 à New York, Bill Viola a découvert la vidéo en 1969 à l’université de Syracuse de l’état de New York alors qu’il venait pour étudier la musique électronique et la peinture. Mais dans les années 70, l’art vidéo est indissociable de la figure de Nam June Paik, véritable précurseur du genre et qui accueille notre jeune artiste les bras ouverts. Bill Viola, de ses premiers travaux, fait partie intégrante de cet engagement des artistes pour un médium novateur, ce qui en fait l’un des ses pionniers également. Il pense pouvoir changer la vie par cette nouvelle approche de l’art qui lui fournit une palette numérique alors inédite pour ses tableaux mouvants.

Conçue comme un voyage introspectif en trois temps, l’exposition retrace toute la carrière de l’artiste, présentant de manière exhaustive l’ensemble des séries réalisées de 1977 à aujourd’hui à travers plus de vingt œuvres magistrales, soit plus d’une trentaine d’écrans et près de sept heures de film ! L’artiste convoque un univers digital nourri de références aux maîtres du passé et mis en scène de diverses manières : projections, installations, pièces sonores, vidéo-sculptures ou encore bandes-vidéos pour la télévision. Mais comment Bill Viola se place-t-il en tant que vidéaste ? Même s’il a toujours dit « Je suis né en même temps que la vidéo », l’artiste a été peintre, et il dit lui-même qu’il « sculpte le temps ». Son recours à la vidéo n’intervient qu’après un long travail en atelier, où il noircit carnets et pages, feuillette les ouvrages si hétéroclites de sa bibliothèque où se jouxtent des monographies sur les grands maîtres du passé, des ouvrages sur l’art actuel et surtout, les livres sur l’Islam et les arts d’Asie dont il est féru, il s’inspire aussi des centaines de cartes postales parsemées sur les murs de son atelier : Giotto, Bartolo, Masolina, Goya, Bosch ; toujours en sa mémoire. Il dialogue constamment avec l’art du passé et des civilisations anciennes. Toutefois, il n’est pas imitateur, ni successeur, affirme-t-il : « Je ne suis pas intéressé par l’appropriation ou la reprise, je veux entrer à l’intérieur de ces images, les incarner, les habiter, les sentir respirer ». C’est pourquoi, conçues comme de véritables tableaux vivants, ses œuvres traduisent un grand souci pictural : composition, palette, jeux d’ombre et de lumière sont savemment étudiés à l’image des grands peintres.

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Bill Viola, Catherine’s Room (détail), 2001
polyptique vidéo couleurs sur cinq écrans plats LCD, 18 minutes. Performeuse : Weba Garretson Bill Viola Studio, Long Beach, Etats-Unis, © Photo Kira Perov

Filmée comme une prédelle, l’œuvre présente le quotidien d’une femme solitaire : yoga, couture, travail d’écriture, méditation puis sommeil se succèdent dans cet intérieur sobre. Par la fenêtre, les saisons défilent, on passe du micro au macrocosme, les temps se confondent, heures et journées prennent une dimension rituelle, dans un temps dilaté, cyclique, celui des quatre saisons. 

Ainsi, en trois étapes l’artiste nous confronte-t-il à ces perpetuels questionnements : Qui suis-je ? Où suis-je ? Où vais-je ? Ces trois axes abordent tour à tour les questions liées à la vie et à la mort, aux songes et aux cauchemars, puis le dialogue entre le moi et l’univers pour en arriver au rapport entre la transcendance et la transfiguration. Et puisque chaque chapitre est conçu comme une boucle, on revient toujours sur les travaux des débuts pour comprendre l’évolution du thème abordé. Ces questions, simples, anodines, prennent une dimension vertigineuse, orchestrer de la sorte par Bill Viola. « Les Anciens les appelaient les Mystères. Ils n’appellent pas de réponses. Il n’y a pas de réponse à la vie ou à la mort. On doit en faire l’expérience, les approcher et les étudier, mais sans réponse au final. »

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Bill Viola, Ascension, 2000
installation vidéo sonore, 10 minutes performeur : Josh Coxx
Bill Viola Studio, Long Beach, Etats-Unis, © Photo Kira Perov.

L’artiste invite le spectateur à une « immersion », plongé dans le noir absolu, anonyme, seul, il entre dans un contact sensible avec les œuvres. C’est d’un parcours initiatique et spirituel qu’il s’agit, inauguré par cette phrase empruntée au penseur Ibn Arabi : « Si tu t’engages dans le voyage, tu y arriveras. » Même s’il n’est pas croyant, l’artiste, séduit par le bouddhisme zen, aborde des thèmes tels que la vie, la mort, la transcendance et la réssurection, l’espace et le temps, la pesanteur des corps et la légèreté de l’âme, à travers des images mystiques qui font intervenir de manière récurrente la métaphore du corps plongé dans l’eau. Persuadé qu’il existe « une chaîne universelle des êtres », il développe une esthétique proche de la méditation, s’intéressant au cycle des renaissances. Quels que soient les croyances et les convictions, le coin de monde que l’on habite, son message est universel, sublimé par la magie des éléments mis en scène dans ses films. La caméra devient un second œil, apte à défier les apparences du monde, afin de nous « réapprendre à regarder », à concentrer notre regard sur le temps présent. Les images visent à formuler une autre perception des questionnements fondamentaux de l’existence humaine par le biais de l’art, qui devient notre révélateur.

Extraite de l’Opéra de Wagner mis en scène par Sollars, l’œuvre décrit l’ascension de l’âme après la mort, emportée en une averse de gouttes. Le corps d’un homme tout de blanc vêtu, étendu sur une dalle de pierre s’élève, engloutie par le déluge qui peu à peu le regénère, le ramène à la vie.                    

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Bill Viola
Tristan’s Ascension (The Sound of a Mountain Under a Waterfall)
2005
projection vidéo couleurs haute définition, quatre enceintes 10 minutes 16 secondes
performeur : John Hay
Collection Pinault
Photo Kira Perov

La scénographie, orchestrée par l’artiste et sa femme, Kira Pirov, fait l’éloge de la simplicité, du dépouillement, de l’épure. Il convie le spectateur à plonger au cœur des œuvres, l’obscurité étant propice à explorer les tréfonds de son âme, à l’introspection.  Toutefois, cette sobriété extrême n’est pas aride, d’une œuvre à l’autre, dès lors qu’on pénètre dans un nouvel espace, tout change : le support de l’écran, sa taille et son accrochage, la gamme chromatique, le type d’installation. Il joue ainsi sur le changement permanent, les effets de surprise pour éviter toute monotonie, se refusant à l’idée d’imposer un mode unique de projection, coupé du monde du visiteur. Son travail sollicite tous nos sens et envisage le corps entier du spectateur qui entre en dialogue avec les œuvres grâce à la vue et au son. La scénographie participe véritablement à l’expérience d’immersion voulue par l’artiste qui adapte ses œuvres aux espaces des galeries du Grand Palais, ménagenant les modes d’expositions jusqu’aux éclairages. Chaque détail compte, les cartels sont même faiblement rétro-éclairés pour ne pas perturber la lisibilité des œuvres.

Sur les écrans, il choisit de décomposer les choses, les éléments, les sentiments pour nous obliger à voir, à regarder, à observer. « Le temps est la matière première du film et de la vidéo. La mécanique peut en être des caméras, de la pellicule et des cassettes, ce que l’on travaille, c’est du temps. On crée des événements qui vont se déplier, sur une sorte de support rigide qui est incarné dans une cassette ou de la pellicule et cela constitue l’expérience d’un déroulement. En ce sens, c’est comme un rouleau qui est l’une des formes les plus anciennes de communication visuelle. » L’artiste fait durer, répéter, ralentit, superpose. Il introduit aussi des ruptures, des turbulances pour passer du chaos à la résurrection, allonge le temps à l’infini pour défier la gravité de l’eau, des corps, des spectres. On se fixe sur l’instant attendre une perception plus profonde de manière analogue à la méditation et pour tenter de percer ce mystère « moment où vous ouvrez une porte et la refermez, et vous ne savez pas où vous allez. Vous êtes perdus. Être perdu est une des choses les plus importantes. » Ainsi montre-t-il toujours ce qui est à la lisière du visible, mais le son ne cesse de modifier notre regard, nos perceptions et il fait partie intégrante du dispositif : conversations, murmures, voix lointaines, souffles, bulles d’air, bruits éttoufés par les eaux accompagnent les images et amplifient le processus.

Enfin, le critique Raymond Bellour en 1986 résuma par ces très belles paroles l’œuvre de l’artiste : « Viola nous rappelle que la vidéo est en elle-même un double permanent du paysage, de tout ce que regarde la caméra devenue l’œil possible du nouveau mystique. Il nous dit que cette perception continue est branchée sur un grondement intérieur : une sorte de fureur organique, un flot ininterrompu d’images-sons. C’est en accueillant cette force qu’on métamorphose la perception vidéo, et qu’on la transforme en poème. »

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Bill Viola, Fire Woman, 2005
projection vidéo couleurs haute définition, quatre enceintes 11 minutes 12 secondes. Performeur : Robin Bonaccorsi
Collection Pinault, © Photo Kira Perov

Une silhouette se dessine sur fond d’un immense incendie, la femme bientôt engloutie par les flemmes traverse la pupille, dernière image d’un homme qui s’apprête à mourir, voit son désir se conssumer. La surface se brise remplacée par les ondes et la lumière.

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GRAND PALAIS 
3, AVENUE DU GÉNÉRAL EISENHOWER,
 75 008, PARIS
5 mars 2014 –  21 juillet 2014
TOUS LES JOURS 10H À 22H (20H les DIMANCHE, LUNDI )
FERMETURE HEBDOMADAIRE LE MARDI
FERMETURE EXCEPTIONNELLE LE 1er MAI ET LE 14 JUILLET
ENTRÈE GRATUITE POUR LA NUIT EUROPÉENNE DES MUSÉES : SAMEDI 17 MAI

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Marie – Rédactrice

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