Depardon au Grand Palais, un moment si doux

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Raymond Depardon – Autoportrait au Rolleiflex (posé sur un mur)-1er scooter de marque Italienne « Rumi », avec étiquette de presse sur le garde-boue. Île Saint-Louis. Paris, 1959 – 25 x 25 cm
© Raymond Depardon / Magnum Photos

Il vous reste encore une semaine pour vous rendre à l’exposition Raymond Depardon au Grand Palais, première grande rétrospective consacrée à l’artiste. Auteur sans limites, cinéaste, photographe, écrivain, Depardon s’interroge sur le quotidien, la société, son évolution, l’homme, les lieux sensibles où il a pu se rendre lors de ses reportages, toujours de manière éthique pour transmettre des moments de vérité, des réalités d’ordre politique et journalistique. L’année 2013 consacre l’artiste par deux fois à l’occasion d’un cycle à la Cinémathèque française et de l’exposition lui rendant hommage au Grand Palais. Apprenti-photographe dès l’âge de 17 ans auprès de Louis Foucherand, puis photographe indépendant, Depardon est surtout connu pour son activité de photographe de presse auprès de l’agence Dalmas, puis Gamma dont il est le cofondateur et enfin Magnum où il entre en 1978, à la suite de ses voyages qui lui assurèrent la reconnaissance professionnelle de la plus prestigieuse agence de reporters.

L’exposition intitulée « Un moment si doux » dévoile une approche plus silencieuse et intérieure de l’artiste par une sélection d’œuvres en couleurs qui immortalisent « les temps morts de l’actualité », ces fragments de quotidiens, de vies, de passages, constituant une véritable recherche de la simplicité pour traduire la « douceur du réel » selon l’expression de Clément Rosset. L’exposition présente différentes séries réalisées aux quatre coins du monde, selon un parcours chrono-thématique qui se déroule comme un long récit autobiographique, ponctué par les notes explicatives de l’artiste, ayant personnellement contribué à construire cette rétrospective en collaboration avec Hervé Chandès, commissaire de l’exposition. Ce dernier insiste sur la mise en place de l’exposition, mûrement réflechie au cours de huit mois passés avec les images, qu’il isola peu à peu pour en retenir plus de 150, pour beaucoup inédites, issues de boîtes archivées sous le titre songeur « Un moment si doux », éloge du plaisir, de la simplicité, de la couleur.

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Van-Tao, Vietnam. 1972 -170 x 247 cm
© Raymond Depardon / Magnum Photos

À l’occasion de cette rétrospective en collaboration avec Magnum Photos, Raymond Depardon, 71 ans, est retourné pour de nouvelles prises de vues sur les lieux de son passé en Éthiopie, au Tchad, en Bolivie, à Hawaï et aux États-Unis, à la recherche d’un lieu où il fait bon vivre, dans une quête de soi, du commencement. C’est à cette occasion qu’il redécouvre les lumières si particulières de sa jeunesse et résoud certaines des énigmes de ses choix photographiques. L’exposition, richement fournie présente donc d’une part, des clichés réalisés depuis ses 17 ans dans les années 50 lorsqu’il quitte la ferme familiale du Garet (elle fait l’objet d’une belle série également) jusqu’à sa maturité de reporter, avec des séries présentées en petits et moyens formats selon un ordre chronologique et d’autre part, ce travail de retour sur soi, dans le cadre de l’exposition, avec des photographies réalisées en très grand format, presque grandeur nature, dans lesquelles les visiteurs ressentiront un sentiment d’immersion dans l’espace de la photographie d’une exceptionnelle qualité. L’exposition gagne en cohérence par un traitement uniforme de « la couleur métaphore de la curiosité », héritée de son enfance alliée de la lumière pour traduire la douceur du monde.

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Beyrouth, Liban 1978
© Raymond Depardon / Magnum Photos

Loin des clichés chocs en noir et blanc réalisés pour les grands magazines lors des guerres du Vietnam, des révolutions à Beyrouth ou au Chili, « Un moment si doux » illustre la quête anthropologique de l’artiste et esquisse le portrait d’un promeneur à la curiosité insatiable,  « d’un nomade riche de solitude » qui « fait des photos que tout le monde pourrait faire mais que personne ne fait ». Il réalise lors de ses reportages, de ses voyages des pellicules désintéressées, uniquement pour lui-même où il s’empare sur le vif du quotidien des individus qu’il observe en se dissimulant pour saisir ses sujets avec naturel, sans concession mais toujours avec un regard empli de douceur. Ainsi, l’exposition propose de se pencher sur les clichés plus intimes de l’artiste qui s’en explique : « Il s’agissait de photos plus libres que j’avais faites au cours de voyages à l’occasion de repérages ou pour moi-même, presque clandestinement. Des photographies assez douces, distanciées, avec une certaine retenue. En noir et blanc je m’inscris dans la grande tradition européenne de noirs denses et profonds ; je vois au contraire la couleur claire, lumineuse, joyeuse surtout. » Cette démarche rend compte de son rapport à la photographie, de sa recherche de la distance adéquate pour percer à cœur son sujet et insuffler une expérience réelle à sa photographie. Il s’agit également dans certains cas d’un acte politique de pensée où il désire montrer les laissés pour compte ou les écorchés, ceux que la vie ébranle d’une manière ou d’une autre comme dans la série Glasgow qui présente dans un paysage sinistre, assombri par la crasse, la suie et la brique, des enfants jouant sur des terrains vagues, des clochards, des alcooliques dans un ciel percé d’averses et rayons de soleil. En 1978, lorsqu’il entre à Magnum et réalisé à Beyrouth pour le magazines allemand Stern, une série sur les conséquences de la guerre civile, l’artiste connaît la peur et se questionne sur la pratique du reportage : « Que photographier? », « Où est ma place? ». Il prend plus de distance, s’éloigne du pittoresque pour aller à l’essence de ce qu’il voit et rédige « Notes » à son retour, premier livre fondateur, hérité de ce voyage. Il s’éloigne du photojournalisme exotique de ses débuts pour plus de vérité et réalise des clichés d’une beauté inouïe : la lumière douce, chaude et solaire émane de lieux dévastés, vides d’hommes dans une atmosphère emprunte de mysticisme.

Vous pourrez aussi découvrir au Grand Palais une série réalisée en Argentine en 2012 où l’artiste, caché au coin d’une rue, a voulu photographier les passants et leurs pas aléatoires, une autre série issue de ses voyages en Afrique, aux États-Unis, au Pérou qui présentent avec douceur le quotidien de civilisations très éloignées, ou encore celle réalisée au Chili en pleine effervescence suite à l’élection de Allende et aux partages des terres par les Mapuches, que Depardon rencontre comme un « lieu-événément », susceptible d’être l’objet d’un reportage à lui seul. Enfin, vous trouverez quelques clichés d’une série qui compte beaucoup aux yeux de l’artiste, réalisée en 1984 pour répondre à la mission de la DATAR de dresser un portrait de la France, en pleine mutation, projet qu’il réalise en hommage à son père dont la ferme du Garet sera traversée par une autoroute. Pour ce portrait de la France moderne, envahie par le plastique, les nouveaux matériaux, la couleur s’impose comme une évidence. La couleur est bien l’une des caractéristiques essentielles, symbole de liberté et de plaisir qui évoque grâce à la lumière, les souvenirs de l’enfance : « En couleur, je suis complètement autre. Je suis davantage rattaché à mon enfance très heureuse dans la ferme de mes parents, au désir amoureux aussi » nous révèle l’artiste qui déclare également : « J’ai toujours vu la couleur comme quelque chose de très tendre, contrairement au noir et blanc où je suis plus manichéen, où je montre le monde qui souffre », « en tant que photographe, il m’importe de rendre la couleur telle qu’elle est. Je suis un passeur. Je n’ai pas à densifier ni à éclaircir, à sur ou sous-exposer. »

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Éthiopie, 2013
© Raymond Depardon / Magnum Photos
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Raymond Depardon Harar, Éthiopie, 2013 170 x 203 cm
© Raymond Depardon / Magnum Photos

Ainsi, ne vous reste-t-il plus qu’une semaine jusqu’au 10 février pour vous rendre au Grand Palais, de préférence à des heures de faibles affluences, le matin ou en début d’après-midi en semaine. En fin de journée, sachez que le musée ferme ses portes à 20 heures et qu’une nocturne est organisée le mercredi jusqu’à 22 heures. La salle de l’exposition est assez restreinte au regard du nombre de photos présentées et très vite envahie par les foules venues rendre hommage à l’artiste, si bien qu’il est difficile de prendre du recul vis-à-vis des œuvres et d’opter pour une circulation cohérente. C’est dommage au regard la scénographie simple et apaisante, propice à s’immerger dans l’œuvre de l’artiste de manière chronologique, mais difficile d’appréhender les séries avec cohérence pour suivre l’évolution quand la foule se presse pour accéder aux œuvres. De plus, il est intéressant de suivre l’ordre pour comprendre ces différents « déclics » narrés dans des panneaux d’explications peints en gris, qui font échos à la voix de l’artiste, qui semble nous dicter de manière simple et rapide ses impressions et les données biographiques essentielles. À l’instar des œuvres présentées, on a vraiment l’impression d’une exposition réalisée de manière personnelle de par la présence de l’artiste : l’étroite collaboration entre Depardon et Hervé Chandès a porté ses fruits ! Vous avez encore le temps de découvrir ces paysages de la solitude des villes, des campagnes, ces scènes du quotidien, d’intimité ou d’intérieur et portraits en couleur, qui redessinent la carrière personnelle de l’artiste dès années 50 à aujourd’hui avec un intérêt toujours renouvelé pour rendre compte de la douceur du monde qui prend vie par la lumière et la couleur.

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ÉDITH PIAF, PARIS, 1959
© Raymond Depardon / Magnum Photos
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GLASGOW, ECOSSE, 1980
© Raymond Depardon / Magnum Photos
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GLASGOW, ECOSSE, 1980
© Raymond Depardon / Magnum Photos
Grand Palais – Galerie Sud Est
3, avenue du Général Eisenhower
 75008 Paris
Tous les jours 10 h à 20 h,
Nocturne le mercredi jusqu’à 22 h
Fermeture hebdomadaire le mardi
Tarif Plein 11 euros, tarif réduit 8 euros
Gratuit pour les moins de 16 ans sans billet ni réservation

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Marie – Rédactrice

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