Tony Oursler, une approche de la vidéo-sculpture

Eyes

Les recherches esthétiques liées aux médiums technologiques comme le cinéma, la photo, la vidéo, s’étalent sur plusieurs dizaines d’années, depuis le milieu du XXe siècle et se poursuivent encore grâce aux expérimentations autour des œuvres interactives et à Internet. De surcroît, cela fait 40 ans que l’on observe la précision des paramètres de la vidéo dans leurs rapports aux sons, à l’image, à l’espace, aux écrans et aux musées. Et depuis 1960, c’est la relation entre l’œuvre et le spectateur qui est devenue capitale.

Tony Oursler, artiste américain, appartient à la troisième génération de ceux qui mêlent la vidéo à des stratégies plus personnelles et sa démarche relève autant de la performance de l’installation que de la sculpture, du dessin ou de la vidéo. Grâce à son talent de plasticien, il redonne dans le contexte économique et politique qui est le sien, une place à l’image vidéo humaine en la manipulant, l’associant à d’autres objets qu’il a souvent confectionnés de ses mains ou qu’il trouve et intègre dans l’espace environnant avec originalité, de façon intimiste et judicieuse. Révélé à un large public dans les années 1960, il fait figure d’artiste complet. Dessins, peintures, films, installations, viodéo-sculptures, créations musicales et sonores nourrissent un propos au service du thème de l’Humanité cher à l’artiste.

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Dans ses œuvres, on est perdu entre le réel et l’imaginaire, l’émerveillement et l’effroi. C’est tout un microcosme qu’Oursler génère, avec ses splendeurs et ses monstruosités. On erre dans un lieu où des œuvres étonnantes, acidulées ou perturbantes, interfèrent avec nous. Il est difficile de pénétrer son univers en restant de marbre tant le rapport entre le fictif et la réalité est saisissant. Le jeu avec le spectateur est tel qu’il fait partie intégrante avec le dispositif. Il est d’ailleurs surprenant de voir qu’on peut altérer l’œuvre par notre présence en se plaçant devant le projecteur dans notre déambulation. Cependant, dans ce tête-à-tête insolite, l’œuvre reste hermétique et communique sans retour donnant ainsi au visiteur le sentiment d’être impuissant ou d’assister à une pièce de théâtre, en quelque sorte.

Le spectateur est perplexe face à ces anaphomorphoses, ces chimères trop présentes où il reconnaît des yeux globuleux, une bouche déformée, un visage hurlant sur un bout de tissu froissé. Il est difficile à première vue de saisir une cohérence et pourtant l’œuvre d’Oursler engage une réflexion et porte un message universel. Le corps est malmené, comprimé, réduit, fragmenté et se désintègre pour prendre la forme d’une nouvelle effigie de l’artiste. Chacune a son histoire personnelle, mais toutes sont semblables du fait que ce qu’elles vivent appartient à la palette des sentiments humains. Ces têtes, ces yeux, ces organes, ces créatures fantomatiques monologuent pour incarner l’ordinaire des médias et de la culture contemporaine, même si les sons se discernent mal à l’oreille.

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On trouve plusieurs types de travaux en série dans son oeuvre :

Tout d’abord, il y a les « Dummies », ces poupées ou mannequins aux corps comprimés, abîmés, évanescents et surplombés d’une tête massive, formée de coton pour recevoir de façon vibrante, la projection d’un visage pré-enregistré. Par exemple, « Judy » est une de ces poupées minuscules, figée sur un pieu, hurlant le visage déformé dans son pyjama fleuri.

L’œil est un organe omniprésent. Il incarne le regard projeté sur le monde. Oursler crée des dispositifs en diffusant sur des sphères d’immenses yeux au regard pénétrant. Comme des cyclopes, ils envahissent l’espace de leurs battements de cils inquiétants qui les animent, les rendent réels à mesure que leur pupille roule. Certains de ces globes oculaires démesurés sont absorbés par la contemplation de film que l’on observe défiler dans leurs yeux comme dans l’exposition « Eyes » ayant eu lieu à la Galerie du Jeu de Paume à Paris. Il arrive aussi qu’Oursler ne se base pas que sur l’œil mais déforme des visages entiers, créant ainsi des créatures monstrueuses frappant par la franchise de leur sourire, l’articulation de leurs lèvres énormes, le battement de leurs yeux exorbités.

L’art d’Oursler est aussi tourné vers les Musées, la Ville et l’Espace public qui l’invitent à s’intéresser aux conditions d’accueil d’une œuvre, à sa présentation, à la réception de ses projections dans un espace donné, Il a ainsi mis en place des dispositifs in situ dans des lieux publics comme Soho Square à Londres ou Madison Square Park à New York. Ses œuvres ont aussi été projetées sur des architectures comme la bibliothèque récente de Rem Koolhaas à Seattle ou le Meuron à Barcelone. C’est étonnant de voir l’écart entre les minuscules « Dummies » et ses gigantesques spectres projetés sur des bâtiments.

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Enfin, cet artiste complet réalise des maquettes en s’inspirant du kitsch. Son objet favori est la tête de mort sous diverses formes : décorée, peinte, translucide, illuminée de l’intérieur, avec des projections. Il crée aussi des modèles minuscules composés d’objets, d’amulettes, de petites statues sur lesquels il diffuse des formes aux couleurs acidulées, vives, des séries de mots en noir et blanc ou des films en court métrage.

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En définitive, c’est aux États-Unis, à une époque où selon lui l’information surabondante envahit une société aux prises de problèmes sociaux importants, qu’Oursler évolue et crée des œuvres énigmatiques, orientées vers des questions humaines qui semblent lui être fondamentales. Ses centres d’intêret sont divers et enrichissent son travail : sciences humaines, littérature, arts, cinéma, recherches scientifiques. De plus, la collaboration avec des artistes tels que Kim Gordon ou Dan Graham, ainsi que le fructueux enseignement du California Institue for the Arts lui ont probablement insufflé l’association entre ces multiples domaines, supports et niveaux de pensées.

Sa démarche se singularise du fait qu’il éclate les frontières entre les cultures élitistes et de masse. En effet, selon Elisabeth Janus « il regarde l’artisanat et le kitsch comme modèle et comme les artistes pop avant lui, il les investit d’une valeur esthétique. » Cependant, ses questionnements ne se limitent guère à des recherches artistiques. Oursler s’attache à refléter dans son œuvre une vision du monde actuel, une simulation du vivant, tout en innovant grâce à l’exploitation des nouvelles technologies. Il est parvenu par la manière « désinvolte » qu’il a de positionner l’écran à libérer l’image de sa diffusion frontale, comme on était habitué avec des artistes comme Bill Viola. Il ne se positionne pas sur un écran rectangulaire, mais il décline ses projections sur des surfaces diverses placées dans des lieux multiples, intérieurs ou extérieurs.

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La thématique d’Oursler le différencie des autres artistes. Il persiste dans l’exploitation du corps humain aux prises avec ses démons que sont l’argent la culture, la religion, la sexualité, la famille, les médias… Il s’exprime à travers des corps déformés, meurtris, ayant peut-être égaré le sens de leur existence. La mise en scène de l’Homme réduit à une marionnette, un visage métamorphosé, installé dans des environnements hétéroclites s’accorde au fond musical ou simplement bruyant parfois dérangeant conçu par l’artiste. Quant à son inspiration ultime, il s’agirait que les œuvres respirent « l’esthétisation d’une faillite de la culture » selon le critique d’art Paul Ardenne.

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Marie – Rédactrice

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